19.02.2012
Premiers pas
Voilà plusieurs jours qu'elle se tenait debout. Elle vacillait, mais on voyait qu'elle était heureuse de prendre de l’altitude. Et la semaine dernière, elle a fait ces quelques pas qui sont une des conquêtes les plus importantes de l'Enfance. Elle a commencé à explorer le monde à hauteur d'Homme. Elle venait de déverrouiller un possible vers sa liberté. Et elle est si fière de cette distinction. Elle rit et se lance comme un vieux tram tout cahotant menaçant de dérailler à chaque virage. Dans les lignes droites, elle prend tellement de vitesse qu'elle est encore obligée d'utiliser ses freins d'avant, ceux des rampants, ses mains. Mais elle ne va pas tarder à s'en passer.
Parfois, elle tourne la tête pour nous regarder en souriant, comme si elle voulait nous dire:
- Dingue, vous avez vu, ça va tout seul.
Et on a effectivement l'impression que le corps est indépendant de la tête et que ses pieds ont des intentions que son cerveau ne connaît pas. Elle avance en se tenant très droite, les mains en avant, comme si elle tenait un volant. On dirait un petit automate qu’on remonte et qui, d’un pas rythmé, lève les jambes, une, deux, une, deux. Tout objet sur le chemin est un obstacle inévitable qui est soit balayé d’un coup de pied, soit intégré dans sa course - comme sa jaquette qu’elle balade autour de sa cheville. Mais souvent, c’est le terminus, tout le monde descend. Elle n’a encore aucune marge de manœuvre.
Avec ses petites pantoufles, elle s’annonce de loin au bruit tambourinant de ses semelles. Oh! je sais bien qu’on a pu se moquer de moi, car j’ai toujours critiqué les pantoufles comme étant une des choses les plus ramollissantes qui existe sur terre et que je tiens à ce que ma fille en porte. Mais il ne s’agit de rien de moins que de l’aider à apprendre à décliner le verbe marcher à tous les temps et toutes les cadences. C’est très différent d’un adulte chez qui le port de cet attribut crée une mise à terre instantanée de tout son potentiel de séduction.
Mais la voilà qui rentre au box pour un pit-stop! Elle s’empare d’un geste vif et sûr de son biberon, rejette sa tête en arrière, boit goulûment quelques gorgées, et elle repart à toute bombe, son petit corps tendu, concentrée, respirant fort comme un vapeur. Elle veut aller vite, encore plus vite, à la limite de ses forces. En quelques jours elle est passée de l’apprentissage de la marche à la recherche de la maîtrise de la course. Elle n’a de cesse de chercher à dépasser ses limites. Dans son esprit, elle est loin devant et il s’agit maintenant de se donner les moyens de se rattraper.
Son lange lui sert d’airbag. Je me demande s’il ne faudrait pas lui en mettre un sur la tête pour amortir les chocs lorsqu’elle tombe. Elle se prend de ses sonnées, diverses et variées, du banal retour à la position assise au plus périlleux tour de vrille aboutissant à un crash magistral devant ses parents qui tentent de faire comme si de rien n’était pour ne pas l’inquiéter, alors que tout dans l’expression de leur visage dit ouille! ouille! ouille! Elle les regarder pour évaluer la gravité de ce qui vient de lui arriver avec l’air de leur demander:
- Bon, vous vous décidez? C’est grave ou ce n’est pas grave?
Il n’empêche que, bosse ou pas bosse, elle n’abandonnera pas. A-t-on déjà vu un enfant dire:
- Non, là j’en ai vraiment assez, c’est gentil, mais je vais en rester là. Je préfère choisir une autre activité.
Même lorsqu’elle se retrouve comme une tortue sur le dos, elle ne pleure pas, ou si peu. Elle a trop envie de repartir. Le premier grand amour d’un petit enfant, après sa maman, c’est la marche. Le verbe «marcher» est synonyme du verbe «croître». Pour grandir, il faut avancer. Chaque pas est une action. Marcher; tomber; se relever: c’est le rythme ternaire qui gouverne toute vie, jusqu’à notre dernier souffle, jusqu’à qu’on ne puisse plus se relever. Et encore, sait-on si on ne se relève pas... Ce n’est qu’une fois devenu adulte qu’il arrive qu’on abdique. Trop de coups, trop de souffrances, on préfère rester assis, se retirer de la course.
En l’observant, je songe qu’il y a du Pinocchio chez une enfant qui se met à marcher. Grâce à l’accompagnement attentif et bienveillant de ses parents, elle effectue une mue fondamentale pour son existence. Avec ses premiers pas, elle laisse derrière elle le bébé bourrelé pour devenir une petite fille qui déploie ses ailes ce qui revient, dans l’ordre humain, à faire ses premiers pas.
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19:09 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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