14.05.2012

La Maîtresse des vertus

Icône de Saint- Joseph.jpg

J’ai toujours eu la velléité de vouloir me bonifier en travaillant sur des vertus qui me sont chères, comme la douceur, la patience, la compréhension. D’autant que mon naturel quelque peu impulsif m’a plus d’une fois fait échouer sur des rivages sur lesquels je me serais bien gardé d’aller si j’avais eu la maîtrise de ma langue. De temps à autre, j’ai pu m’enorgueillir d’avoir su me montrer patient. Belle hypocrisie! Le vertueux ne se mire pas le nombril en se faisant remarquer comme il est bon, calme, doux. Mais, conscient de tous mes manquements, je ne m’affligerai pas plus que nécessaire. Donc, je m’entraînais mollement à être sage, jusqu’à ce que la vie m’offre un stage intensif, à mes frais (le fait de payer de sa poche est une garantie de succès). Un coach en vertu à domicile m’annonça le programme sans détour:

- Tu voulais progresser? C’est maintenant! Vu ton âge, il ne faudrait plus trop tarder. Tu voulais exercer tes vertus? Je vais t’en donner l’occasion, jour et nuit. Ah? Tu croyais que tu aurais tes nuits pour récupérer? Tu n’as pas dû bien lire le prospectus. Tu n’auras pas un instant de répit. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, c’est en patientant qu’on devient patient, c’est en s’adoucissant qu’on s’adoucit. Aucune réclamation ne sera acceptée. De toute manière, tu n’auras personne à qui les envoyer. Et quand bien même tu aurais des récriminations, c’est le cadet de mes soucis: je ne les comprends pas. Si tu voulais renoncer? Mais je suis toi, alors à moins de t’amputer de toi-même... Et sache que lorsque tu seras à bout de force, épuisé, aucunes représailles ne seront possibles: tu serais incapable de t’en prendre à une petite fille de quelques mois.

J’étais mis en demeure. J’allais devoir acquérir très rapidement ces fameuses vertus que je considérais jusqu’à présent avec une luxueuse distance et qui étaient subitement devenues un bien de première nécessité. On ne jouait plus, et il ne me fallut que quelques nuits sans sommeil pour être dans le bain. Fatigué, les nerfs à fleur de peau, face à une petite fille qui ne voulait encore et toujours pas manger les petit plats maison que nous lui cuisinions, et nous le faisant savoir avec force crachats, me revenait à l’esprit le conseil de Rilke au jeune poète: «Je l’apprends chaque jour, je l’apprends parmi des souffrances à qui je rends grâce: la patience est tout». On avait beau m’expliquer pourquoi elle se comportait ainsi, son problème gastrique, son âge, ne m’en restait pas moins le sentiment que cette petite insolente ne faisait aucun effort et se moquait de nous!

- Tu ne veux pas manger? Grand bien te fasse! Mais alors ne viens pas piailler ensuite parce que tu as faim!

Ne viens pas piailler... C’était ignorer que l’organe digestif est directement relié à l’organe phonique, et que le sentiment de faim déclenche aussitôt une alarme apocalyptique que seul un biberon de lait désactiverait. Que sa volonté soit faite... Je m’emportais:

- Mais enfin, elle veut nous imposer sa loi!

Pourtant, je savais bien qu’il fallait lui donner le temps de découvrir l’immense univers du manger. J’avais honte de mon impatience qui pouvait être interprétée comme un manque d’empathie. De la part de quelqu’un qui écrit sur la bienveillance, le bon soin à apporter à autrui, ce n’était pas brillant. Ce que le regard de désapprobation de la maman ne faisait qu’accentuer. Et moi-même, n’étant pas complètement abruti, je ne comprenais pas mon exaspération, bien que ses cris... Ah! C’est quelque chose les cris de cette petite qui me torpillaient le système nerveux, faisant naître des sentiments d’une violence que je ne me connaissais pas. Ce n’était plus ma fille que j’avais en face de moi dans ces instants, mais un agresseur qui voulait me faire la peau. Ces hurlements barbares me bouleversaient, et il me fallait plusieurs minutes pour retrouver mon calme. Je me demandais bien comment j’allais contenir et apprivoiser ces émotions qui m’étaient étrangères. J’étais totalement désemparé. Et j’avais l’impression qu’elle avait trouvé le moyen de me rendre fou. Je m’avisais qu’il était impératif que je ne laisse rien paraître de mon énervement, pour ne pas lui donner prise, tout en sachant qu’il était déjà trop tard. Intuitivement elle savait qu’elle avait touché là où le bât blesse. Son pédiatre n’eut d’autre remède que de me prescrire une vertu:

- Vous vous souvenez du slogan de la campagne de François Mitterrand en 1981? «La force tranquille.» Armez-vous de patience, il n’y a rien à faire. Ça finira bien par passer.

Je m’efforçais de prendre sur moi et étonnamment, chaque fois que j’étais dans les meilleures dispositions qui soient pour affronter un épisode où je savais que d’habitude elle aller crier, rien. Pas un son. Au point que je finis par croire qu’elle me voyait venir, et que lorsque j’avais fait un effort, que j’avais enfin progressé sur le chemin de la vertu, elle s’économisait la peine de continuer à me mettre à l’épreuve. Je repartais bredouille, déçu de ne pas avoir pu faire montre de mon sang-froid.

Je n’aborderai pas le chapitre des coups qu’elle donne. On sait bien que les petits tapent sans intentions belliqueuses, qu’ils ne savent pas ce qu’ils font et que, s’ils redoublent de ténacité à vous mettre des claques en riant s’ils voient que vous avez mal ou que ça vous indispose, c’est parce qu’ils sont la pureté même. Par contre, je me dois d’évoquer un point du coaching qui, selon moi, reste le plus spectaculaire de tous: le travail sur le couple. Tout le reste de l’entraînement en vertu est très secondaire à côté de cette mise à l’épreuve. On ne réalise pas avant l’entrée en scène de l’enfant que le nombre d’interactions d’ordre pratique va décupler. Si auparavant vous aviez une ou deux bonnes raisons de ne pas être d’accord, soudainement, vous en avez des dizaines. Ça dépasse l’entendement. Et le contenu des échanges est très souvent comparable aux improbables dialogues de sourds suscités par la question des tâches ménagères au sein d’un couple. Car s’il est un domaine où on atteint des sommets d’incommunicabilité, c’est bien le ménage. Il arrive un moment où, à moins d’avoir du personnel de maison, il devient nécessaire d’en parler si on s’installe ensemble. Et c’est alors que très rapidement, sans qu’on sache bien pourquoi, tout dérape. Chacun n’imaginant pas qu’on puisse avoir une autre idée de la manière de tenir son logis que celle qu’il a héritée de ses ancêtres. Ce qui donne lieu à des échanges du type:

- Pourquoi n’as-tu pas mis l’eau de javel à sa place?

Le conjoint devant évidemment deviner que la place en question ne pouvait être, de toute éternité, que celle-ci... Grâce à l’enfant, les chances d’avoir ce genre de palabres deviennent anormalement élevées. Ce qui change les rapports qui prévalaient jusque-là. De: 10% d’échanges concernant l’intendance, 50% de silence, 40% de conversations agréables, on passe à: 50% d’échanges concernant la gestion de la progéniture, 30% de bouderie, 20% de discussions pour tenter de se réconcilier. Autant dire que le pourcentage relatif à la séduction se trouve réduit comme une peau de chagrin. Ajoutez-y le surmenage, et vous obtenez deux individus qui ont beaucoup, mais alors vraiment beaucoup de mal à s’entendre - je ne dis pas à se retrouver, ne soyons pas trop ambitieux.

- Vous disiez vous aimer? leur demande le coach. Vous vous étiez murmuré à l’oreille que votre rencontre, c’était un peu de poussière d’étoile devenue amour, que vous vous compreniez à mi-mots? Je peux vous garantir que vous allez rapidement recoller les parties de mots manquantes pour vous entendre!

L’enfant permet au couple de démontrer ce qu’il a dans les tripes. Le coach les a amenés sur le terrain du biologique, où les belles paroles ne suffisent plus, où il y a urgence à agir, il en va de la vie du poupon. Ici, comme lors d’une traversée du désert, les actes premiers, les gestes élémentaires, sont prédominants. Prendre soin, veiller sur celui qui est si fragile, nourrir, laver, et aussi s’organiser pour ramener de quoi manger. On rampe ensemble pour tenir le coup. Tous les parents se retrouvent à une aube de l’humanité. Ils deviennent des gardiens de l’espèce qu’il faut protéger en déjouant les menaces quotidiennes. Au XXIe siècle, elles ne prennent plus la forme d’un ours qui entre dans la grotte, mais quand on connaît les dangers que représente un simple coin de table... Le couple doit se réinventer pour s’agrandir de l’âme qu’il accueille. En décidant d’avoir un enfant, il se remet en jeu, il postule une nouvelle fois à la place de prétendant, il doit refaire ses preuves. Être parents, c’est un cumul des mandats. Les conjoints ne s’aiment pas plus ou mieux. Mais ils ont l’opportunité d’expérimenter toutes les vertus du dialogue.

Ce serait très prétentieux d’affirmer au moment où j’écris ces lignes que je possède pleinement les vertus nécessaires pour surmonter toutes ces émotions en pagaille. Mais, en quelques mois d’entraînement sous la houlette d’une coach implacable, j’ai acquis le minimum vital. Mon quotidien est plus harmonieux, et je suis capable de faire face à toutes sortes de manifestations incommodantes sans que ma paix intérieure ne soit complètement chamboulée. Je ne suis pas encore parfaitement zen, et j’espère ne jamais l’être. Cette enfant me convoque, me provoque, m’interpelle, me donne de me sentir vivant. Avec elle, je ne souhaite pas avoir le détachement d’un bonze, mais l’attachement et de la tendresse d’un père. Elle m’éveille à l’Enfance, qui est celle de chacun, mais une petite fille le fait sûrement mieux que quiconque. Elle m’accompagne dans son royaume, si touchant parce que bâti sur la fragilité, la vulnérabilité dont on dirait que l’enfant tire sa force pour grandir avec une souplesse qui ne se retrouvera que rarement chez un adulte, sauf quelques Mozarts. Et si je ne devais retenir qu’une qualité essentielle pour cheminer avec elle, ce serait la douceur, cet antidote à tous les cris et toutes les tensions; la douceur, cette vertu cardinale des grandes âmes. «Heureux les doux!», Ô oui, mille fois heureux!

Icône de Saint-Joseph - Abbaye de Flavigny
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18:18 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

27.04.2012

À une passante

Sargent, Street in Venice with walker 1882.jpg
Pour Nathalie

La première fois que je l’ai vue, c’était sur ce tableau de John Singer Sargent, à la Fondation Beyeler. Elle traversait cette ruelle. C’était une fin de journée de septembre. Rien ne m’avait préparé à la fulgurance de cette rencontre. Lorsque je l’ai aperçue, le temps s’est mis en suspension, l’espace s’est aboli, j’étais entièrement captif de ce face à face avec elle qui n’en finissait pas de s’apprêter à me dépasser. Sa présence discrète, ponctuée d’une grosse fleur rouge dans les cheveux, me ravissait. Et, sans que je parvienne encore aujourd’hui à m’expliquer pourquoi, je fus saisi d’un impérieux besoin de l’aborder. Je voulais qu’elle sache qu’elle était pour moi la passante selon mon cœur.

Mais comment faire? Lui dire:

- Mademoiselle, je suis follement amoureux de vous. Vous êtes le bonheur, je le sais, tous les poètes l’ont dit, on le reconnaît quand on sent qu’il nous échappe.

Non, elle me prendrait pour un détraqué. Mais alors quoi? Ne rien faire? La laisser passer, et prendre le risque de perdre celle qui était peut-être une femme du destin? Ce qui me restait de raison s’évertuait à me signaler que j’étais en train de délirer, mais rien n’y faisait. On sait bien que le cœur, etc. Et mon trouble ne fit que s’accroître lorsque je vis d’autres visiteurs s’approcher de la toile. S’il y avait parmi eux un beau parleur plus culotté que moi? Heureusement, il ne vint à l’idée de personne de lui adresser la parole. Je savais que si je tardais, elle finirait par me dépasser, me frôlant avec le froufrou de sa robe, m’enivrant des effluves de son parfum durant quelques instants. Je l’imaginais s’éloigner à tout jamais d’une démarche gracieusement nonchalante. Il m’était insupportable de n’être rien pour elle, alors qu’elle m’avait brûlé la rétine. Comme tous les foudroyés de l’angelot sournois, je m’affolais, tournant comme une girouette en me demandant si j’avais bien ce que j’avais vu, et si ce que j’avais vu m’étais favorable ou défavorable, sans jamais parvenir à trancher sur aucune des questions que je me posais:

- M’a-t-elle aperçu? J’ai l’impression qu’elle m’a souri... Oui, mais ce sourire ne m’était peut-être pas adressé... A-t-elle un amoureux. Pense-t-elle à lui en ce moment? Mais tout de même, elle n’a pas pu ne pas me remarquer!

Si je doutais que l’amour passe par le regard, la passante de Sargent m’en donnait la preuve! J’étais absorbé par sa toile, et je piétinais comme un furieux sans parvenir à me décider. Pendant ce temps, dans cette ruelle si tranquille, deux femmes épluchaient les légumes pour le repas de midi. Deux gaillards discutaient, et j’avais l’impression que l’un d’eux me regardait l’air de se demander pourquoi je restais là les bras pendants, comme un ballot. Je devais me rendre à l’évidence: j’étais bien trop timide pour prendre une quelconque initiative. Mais tout n’était pas perdu. Je me disais que si elle empruntait ce chemin en rentrant du travail à cette même heure, je n’aurais qu’à modifier mon parcours pour rentrer chez moi. Je pourrais alors être chaque jour à ce rendez-vous de passage. Elle finirait bien par me remarquer. Peut-être même qu’au bout de quelques jours j’oserais la saluer. Ah! Comme je manquais d’audace! Ne valait pas mieux me jeter à genoux et me déclarer tout de go, au lieu de me perdre en ratiocinations?

Tandis que je tentais d’échafauder un plan pour l’approcher, les haut-parleurs annonçaient la fermeture du musée. Je n’y prêtais aucune attention. Soudain j’entendis une voix féminine me dire:

- J’ai l’impression que vous êtes un peu dépassé...

Je me retournais et me retrouvais nez à nez avec... Ma passante! Elle était là, devant moi, en chair et en os! Elle était habillée comme sur le tableau, si ce n’est sa fleur, qui était rose aujourd’hui.

- Je vous ai attendu longtemps, me dit-elle.

Je m’exclamais:

- Mais c’est de la folie! Comment est-ce possible? ... Le tableau... Vous...

- Je sais, mais ne vous inquiétez pas: moi aussi je suis dépassée, répondit-elle en riant. Mais venez, allons dans le parc, et je vous raconterai toute l’histoire.

C’est ainsi que je devais apprendre que j’avais en face de moi rien de moins que l’aïeule de John Singer Sargent. Et je n’étais pas au bout de mes surprises. Lorsque je lui demandais comment il était possible qu’elle figure sur ce tableau, elle eut cette incroyable explication:

- Dans son testament, Sargent a voulu que cette toile appartienne aux femmes de sa lignée. La maîtrise de son art lui a permis de reproduire une passante qui est la quintessence du féminin de notre famille. Nous sommes toutes elles, comme elle nous représente toutes. Et chaque fois qu’elle a permis à l’une d’entre nous de rencontrer l’amour, nous le transmettons à la suivante.

- Mais vous voulez dire que vous vous ressemblez toutes?

- Oui, nous avons d’étonnantes ressemblances. Mais tout l’art de mon aïeul fut de créer un flou reconnaissable afin que celui qui serait notre élu puisse cristalliser son désir sur la passante. Et jusqu’à ce jour, toutes celles que le tableau a servi ont eu un couple heureux.

- Mais comment savez-vous que c’est moi? Je n’ai fait que regarder le tableau avec une certaine insistance, c’est vrai, mais...

- C’est vous, me répondit-elle en baissant les yeux. Je l’ai tout de suite su à la manière dont vous me regardiez à travers elle. J’ai déposé ce tableau en prêt ici il y a maintenant deux mois, et je viens tous les jours observer les visiteurs passer devant la passante. Vous êtes le seul à être bouleversé au point d’avoir la folie de vouloir lui parler.

Je n’arriverais pas à décrire la joie qui m’envahit en écoutant celle dont j’appris qu’elle s’appelait Rose. Quelques minutes auparavant, j’étais au désespoir de me retrouver face à la représentation d’une inconnue dans une Venise d’un autre siècle, qui faisait palpiter mon cœur alors qu’elle m’était à tout jamais inaccessible, faisant de moi le spectateur inconsolable d’un impossible bonheur. Et voilà que je lui parlais!

- Cette rencontre est tellement improbable, lui dis-je. J’ai peur que ce soit encore mon imagination qui me joue des tours, et que je finisse par me réveiller en me retrouvant de nouveau seul face au tableau.

- Alors, fuyons! me lança Rose en me prenant par la main.

Et nous partîmes en courant à travers le parc de la fondation pour sauter dans un tram qui nous ramena au centre de Bâle. Nous continuions à nous tenir par la main, et je regardais mon invraisemblable passante avec reconnaissance. Grâce à elle, je venais de faire un pied de nez à Baudelaire et à Nerval qui avaient eu tant de plaisir à voir leur passante leur échapper, leur préférant un poème. C’était une petite victoire sur les chantres des paradis perdus qui éprouvent une jouissance morbide à triturer les cordes de la mélancolie.

Le bonheur passait... Je ne l’avais pas fui!

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Deux poèmes de passantes indépassables.

À une passante (Charles Baudelaire)
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?
Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être!
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!

Une allée du Luxembourg (Gérard de Nerval)
Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau :
A la main une fleur qui brille,
A la bouche un refrain nouveau.

C'est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D'un seul regard l'éclaircirait !

Mais non, ma jeunesse est finie...
Adieu, doux rayon qui m'as lui,
Parfum, jeune fille, harmonie...
Le bonheur passait, il a fui !
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18:23 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note

21.04.2012

Des mots en partage

allegria1.jpgPour Louise



J’ai créé une nouvelle rubrique sur ce blog. Je l’ai intitulée: Des mots en partage. C’est un petit lexique de mots que j’aime. Je le fais pour toi, même si tu ne parles pas encore. Je prends un peu d’avance. Il paraît que tu es encore trop petite pour comprendre. J’ai pourtant l’impression que tu sais déjà l’essentiel. Tu es l’Enfance. Mais tout le grand travail de grandir que tu effectues jour après jour va t’éloigner de l’esprit d’enfance, si difficile à retrouver une fois devenu adulte. Cet esprit est dispersé en morceaux épars au sein du quotidien, au milieu des obligations, des soucis, des priorités de chacun. Les mots, si tu leur donnes l’amitié attentive qu’ils méritent, t’aideront à recomposer des petits bouts de cette Enfance.


Beaucoup traitent les mots comme des coquilles creuses, et se contentent de la seule définition du dictionnaire. C’est largement insuffisant. Chaque mot est un petit univers chargé de l’expérience des hommes et des femmes qui les ont investis d’un sens particulier. Ils ont reçu leurs joies et de leurs peines. Leurs racines plongent profondément dans l’histoire humaine et remontent jusqu’à toi, qui les prononceras. Il te reviendra à ton tour d’ajouter ta contribution en les enrichissant du sens que tu leur donnes. Les mots sont vivants, jamais définitifs. Ce ne sont pas des objets de collections pétrifiés dans les vitrines des lexicologues - quand bien même je crois que ceux qui se chargent de consigner leur sens en soient très amoureux. Tu as tout à gagner à entretenir une relation vivante avec eux, comme avec les êtres. Tu t’attacheras à certains plus qu’à d’autres comme moi avec le quotidien, le merle et le familier.


En refusant de t’en tenir au moule formel de l’usage, et en invitant les mots à partager ta vie, tu feras un acte de résistance contre tout ce qui semble aller de soi comme des étiquettes sur les bocaux de confitures. La capacité de bien dire te permettra d’approfondir ta relation au monde. Comme l’écrivait un philosophe-poète que j’aime entre tous, Gaston Bachelard, «Le bien-dire est un élément du bien-vivre». Tu remarqueras que beaucoup vivent mal parce qu’ils ne parviennent pas à s’exprimer, c’est-à-dire à faire venir au jour quelque chose qu’ils portent en eux. La parole ouvre, au monde et à ton intériorité. Grâce à ses serviteurs, les mots, tu apprendras à dire au plus près de toi ce que tu ressens. Ils t’aideront à donner du sens, à te poser les bonnes questions, à mettre en forme tes émotions profondes, à apprivoiser tes peurs, à donner corps à tes projets. Avec eux, tu pourras tisser des liens forts avec les gens que tu aimes en favorisant le dialogue, ce dialogue que je souhaite tant pouvoir poursuivre avec toi tout au long ma vie. Tu me racontes déjà plein d’histoires babillantes avec force gestes et un sérieux qui me laisse parfois pantois. Mais j’avoue n’y comprendre absolument rien d’audible, même si tu parviens pourtant quand même toujours à nous faire saisir ce que tu veux.


Si tu ne devais retenir qu’une chose de tout ce que j’écrirai dans cette rubrique, c’est celle-ci: La parole ouvre! Je ne le répéterai jamais assez. Parle! Ouvre la discussion! Ne reste pas muette de tout ce que tu portes en toi! Mais je vois que tu n’as pas attendu de savoir parler pour t’exprimer.


Pour apprivoiser les mots, commençons à jouer avec eux pour faire rebondir les sens, les sons et même la forme des lettres. Tu pourras essayer. Tu seras étonnée de voir comme ils te répondront. C’est une bonne manière de les approcher avec créativité. Prenons le mot «mot» qui est de la même famille que «muet», va comprendre... À l’origine, le mot «mot» désigne un son émis, voire un grommellement. À croire que la parole a été inventée par ceux qui parlaient dans leur barbe. Ce mot «mot», nous allons l’atteler à d’autres mots à l’aide d’un tiret, ou en l’intégrant dans des expressions pour faire jouer les sens en cascade. Ces quelques exemples n’ont ni rime ni raison. Il est bon d’oublier ce que les mots signifient pour les regarder sous un jour nouveau.


Mot-clé: ouvre les serrures d’un texte. Aimerait qu’on cesse de l’isoler de ses camarades de jeu en l’encerclant au stylo.

Mot-serrure: les ouvrir avec un mot-clé. S’ils résistent, les faire sauter avec un pied de biche.

Mot-valise: carambolage entre deux mots. Une voiture (motorcar) qui rentre dans un hôtel forment ensemble un motel.

Petit-mot: les plus beaux, parce qu’ils sont susurrés avec le cœur.

Mot d'amour: sans les gestes, stérile.

Mot-outil: ne permet pas de planter un clou.

C'est mon dernier mot: le silence qui suit en dit long.

Ne pas souffler mot: il n’est pas dans la nature humaine de retenir son souffle très longtemps...

En un mot: ça en fait déjà trois.

Ce n'est pas un vain mot: il n’a tout de même que la consistance qu’on veut bien lui donner.

Avoir son mot à dire: le dire, ne pas attendre qu'on nous le demande.

Glisser un mot à l'oreille: pour éviter les interférences.

Avoir toujours le même mot à la bouche: finit par casser les oreilles.

En toucher un mot: pour autant que l’interlocuteur ne s’en lave pas les mains.

En un mot comme en cent: mais alors, pourquoi ne pas l’avoir dit tout de suite?

Qui ne dit mot consent: forcer les mots à fermer les yeux pour qu’ils ne crient pas.

Le mot de l'énigme: car il y en a un, contrairement au mystère.

Se donner le mot: aux dépens de celui qui ne l’a pas reçu.

Prendre un mot pour un autre: s'empêtrer dans le lexique.

Avoir un mot sur le bout de la langue: ça fait loucher.

Avoir un mot sur le bord des lèvres: si on passe sa langue dessus, il se retrouve au bout.

Passer le mot: ne nécessite pas l’usage des mains.

N'avoir pas peur des mots: sont-ils si inoffensifs?

Se payer de mots: se paie cher par la suite.

Manger ses mots: très nourrissant.

Ne pas mâcher ses mots: gare à l’indigestion.

Ne pas trouver ses mots: le faut-il?

Avoir des mots avec quelqu'un: que des maux.

Dire quelque chose à mots couverts: pour éviter les risques de contagion.

Chercher ses mots: encore faudrait-il savoir où?

Mot illisible: il fait le flou; mot à psychanalyser.

Mot à double sens: mot féminin généralement.

Il n'a pas décroché un mot: peut-être était-il trop haut pour qu’il puisse l’atteindre?

Il n'a pas dit un traître mot: par fidélité.

Ne pas pouvoir placer un mot: embouteillage verbal; prendre un autre chemin.

Sur ces mots: indique qu’on s’apprête à quitter le champ du langage.

Mot à mot: pas à pas.

Mot tabou: dit en situation de "T'as bu".

Jeu de mots: pas sûr que ce ne soit eux qui se jouent de nous.

Jouer sur les mots: vil marchandage.

Ce ne sont que des mots: manque d'incarnation.

Peser ses mots: selon quelle mesure?

Mot obscène: mot nu du cru.

Le mot n'est pas trop fort: comme les épices, dépend des goûts.

Ce n'est pas le mot qui convient: il importe de trouver celui qui sied.

Comprendre à demi-mot: possible avec l’autre moitié uniquement.

Employer les grands mots: ceux en habits du dimanche.

Gros mot: l'envoyer en cure d'amaigrissement.

Mot d'ordre: autoritaire.

Mot de passe: comme les maisons, pas donné.

Au bas mot: à ne pas prendre au pied de la lettre.

Mots croisés: avec quoi?

Mot oral: agit sur le moral.

Mot écrit: l'angoisse des dysorthographiques.

Groupe de mots: débarquent en bande.

Homonymes: ne se reconnaissent pas dans une soirée.

Mot vieux: plein de charme.

Des mots doux: mots au pelage soyeux.

Avoir le dernier mot: manque d’élégance, comme se servir de la dernière olive de l’apéritif.

Prendre quelqu'un au mot: lui donner beaucoup trop d'importance.

Ecrire un mot: à la main, envoyé par courrier, une délicieuse rareté.

Mot célèbre: pompeux.

Mot d'enfant: parfois magique, souvent répétitif.

Mot d'auteur: il prend de la hauteur.

Mot d'esprit: moqueurs. Tue plus qu’il ne vivifie.

Avoir toujours le mot pour rire: ragaillardi l’entourage; peut également l’épuiser.

Ravaler ses mots: parfois c’est bien avisé, mais veiller à ne pas ruminer.

Motus: muet.

Morphologie: ossature du mot

Mot complexe: nécessite aussi une thérapie, comme le mot flou.

Mot de liaison: agent double.

Mot hybride: roule aussi à la consonne naturelle.

Mot invariable: un cabochard! (voir ce mot)

Mortographe: mot mort sur le champ de bataille des téléphones portables.

Mot composé: métissage significatif.

Mot métalinguistique: est au langage ce que le critique est à la littérature: pas forcément nécessaire.

Bloc moteur: aucun rapport.

Motif: mot permanenté.

Mot portemanteau: essayez d’y accrocher votre imperméable.

Le mot de la fin: END


Illustration - Pascale Dethurens
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09:43 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note

14.04.2012

La cage d'escalier

la_cage_d_escalier.jpg
Pour mon père

«Perpetuum mobile», Montaigne


Je suis la cage d’escalier d’un petit immeuble de cinq étages. Tout ce qu’il y a de plus banal. Je suis ce lieu qu’on traverse sans même s’en apercevoir. C’est bien normal d’ailleurs, car celui qui s’y arrête est tout de suite perçu comme un intrus. Est-ce un SDF? Un cambrioleur? Qu’attend-il? Faut-il appeler les gendarmes? Notez que moi, je n’ai rien contre, j’aime bien qu’on me tienne compagnie, ça me donne l’impression d’être moins transitoire. Mais ce n’est pas toléré. C’est écrit noir sur blanc sur le règlement. Nous vivons sous des latitudes peu enclines à l’hospitalité. S’il vous venait à l’idée de vous abriter dans mon hall d’entrée pour vous protéger d’une averse, on vous demanderait de rester sur le perron. Je ne connais guère que le propriétaire et le concierge qui me consacrent du temps. Le premier parce qu’il est partout chez lui, et qu’il aime trôner au milieu de cette ruche à loyer. Le second parce qu’il veille à ce que les lieux restent d’un parfait anonymat, effaçant les traces du crime, les bottes boueuses, le pot de confiture renversé, et la poussière. Je suis un tronc de béton et je me ramifie d’étage en étage, en poches qui sont autant d’alvéoles qu’on nomme des appartements. Les habitants se rendent au bout de mes branches pour entrer dans un espace identifié comme étant «chez eux», leur territoire, pour lequel ils paient afin qu’on leur fiche la paix. Ils ne doivent plus se battre pour défendre leur caverne. Ni taper des silex pour faire bouillir le potage, ou aller chercher l’eau au puits. Tout se trouve déjà dans l’alvéole. S’ils se comportent correctement et ne font pas trop de raffut entre 22h et 7h du matin, personne ne vient les embêter. Par contre, s’ils font du tapage, on dit qu’ils scient la branche sur laquelle ils sont assis, et on les met dehors manu militari. Le piano maltraité par une petite fille qui répète inlassablement ses gammes n’est pas considéré comme du tapage. Comme ici, en Suisse, les locataires sont très silencieux, et qu’on ne saurait pas les retrouver sans parcourir tous les étages, on a mis à l’entrée des boîtes avec une étiquette qui indique où ils sont rangés. On reconnaît tout de suite ceux qui ne sont pas de la maison. Ils passent un long moment à parcourir des yeux toutes les étiquettes, un peu comme des tombes au cimetière, et soudainement on les entend émettre un petit «ah!» de contentement, indiquant qu’ils ont trouvé celui qu’ils recherchaient. Ils sont donc prêts à quitter le sol et à s’élever vers le nom sur la boîte. Comme ils n’ont pas d’ailes et qu’ils ne sont plus très habiles à la grimpe, on a mis une caisse au bout d’une ficelle. Certains, parce qu’ils ont peur de rester coincés entre ciel et terre, ou qu’ils ont encore un corps, vont emprunter mon dentier de marbre géant déroulé en spirale.

Le visiteur arrivé au bon étage se rend devant la porte du logis. Bien que pour ceux qui se trouvent à l’intérieur, il soit derrière la porte. Tout est question de perspective. À cet instant, deux univers se côtoient, séparés par une cloison de quelques centimètres censée rassurer ceux qui sont dedans et qui peuvent verrouiller la serrure. Les locataires considèrent que cette porte est aussi grosse que celle d’un coffre-fort. C’est une frontière infranchissable, sauf autorisation express de ceux dont le nom figure au-dessus de la sonnette. Ne pénètre pas sur la scène du théâtre domestique qui veut. Ce qui est encore accentué par un tapis hérisson qui forme une herse contre les impuretés de l’extérieur. Celui qui est devant la porte s’assure encore une dernière fois qu’il est bien présentable avant de faire carillonner le ding dong qui provoquera l’ouverture d’une des alvéoles d’où rayonnera de la chaleur d’un foyer. L’hôte lance parfois un jovial:

- Salut! On t’attendait...

C’est quelque chose, tout de même, de savoir que quelqu’un vous attend, qu’une jolie table a été préparée pour vous, tandis que des petits plats mitonnent en cuisine. J’aime particulièrement ces moments de la journée où chaque étage diffuse son bouquet de saveurs. La touche olfactive tortellinienne du troisième, un véritable petit bout d’Italie, n’est pas celle du premier qui est plus carnivore, ni celle du cinquième frappé d’anosmie - à croire qu’ils se nourrissent de petites graines.

Une allée, c’est aussi une caisse de résonance sur laquelle viennent se répercuter les échos de tous les logements. Elle permet en creux de deviner ce qui s’y passe. C’est la petite musique du quotidien. L’aube débute par des bruits de chasse d’eau, de dentifrice recraché, de toux. Quelques bâillements tyrannosauresques. On s’ébroue. Une bouilloire sifflante annonce le premier café. Et en même temps que les corps émergent, c’est toute la vie de l’immeuble qui reprend. Durant la nuit, seuls le téléviseur de l’insomniaque ou la toux du malade meublaient le silence. Sans oublier, en hiver, l’antique chaudière dont le ronronnement donne l’impression de traverser les heures nocturnes sur un paquebot. Parfois aussi quelques éclats de joie zèbrent les songes, comme des soubresauts d’envie. Puis plus rien.

Mais il est déjà l’heure de partir. On entend un clapotis de portes et un cliquetis de serrures, et le pas décidé de ceux qui se rendent à leur travail, ou la basket traînante de l’écolier qui rechigne à commencer sa journée avec un T.P. de physique. Les gens se saluent, ou ne se saluent pas selon les inimitiés du moment. Disons que chacun s’efforce de conserver la paix dite «des ménages», ce qui revient à s’ignorer royalement. C’est étonnant de pouvoir vivre tant d’années dans une si grande proximité sans avoir le moindre intérêt pour son voisin, ce prochain trop proche avec lequel on tente de mettre le plus de distance possible. Cependant, il arrive qu’un réseau de sympathie se crée entre certains locataires qui font plus que se tolérer, qui se rendront volontiers service, se rencontreront quelques fois l’an pour partager un apéro ou un repas. Quand ils se croisent, c’est un peu de bonne humeur qui résonne dans mes tripes de béton.

Poursuivons notre exploration des bruits et des heures. L’immeuble s’est évidé des deux tiers de sa population partie chasser. Ne reste que la tribu des mères qui veillent sur le foyer et les enfants, parfois quelques pères. Des personnes âgées également. La matinée sera ponctuée par les gazouillis d’un nouveau-né, les sifflements des aspirateurs ou le fracas des casseroles. La sonnerie d’un téléphone. Je vois passer de manière métronomique les patients du psychiatre du quatrième. Certains rasent les murs comme s’ils craignaient de croiser une connaissance qui leur demanderait ce qu’ils font là. Parfois je les confonds avec ceux qui viennent pour la dame du troisième, et qui ont l’air tout autant aux aguets. Le postier fera battre les clapets des boîtes aux lettres avec virtuosité. Il y a aussi cet homme qui se promène souvent dans les allées, et qui me monte et me descend pour se donner de l’exercice. Au début, j’ai cru qu’il était au chômage, jusqu’au jour où j’ai entendu le concierge lui demander:

- Alors, toujours à la recherche de l’inspiration?

Je crois qu’il est écrivain.

Avec l’approche du repas de midi, et la cohue d’enfants qui rentrent de l’école, la ruche se remettra à bourdonner, avant d’entamer l’après-midi qui est souvent ici une traversée du désert. Tout s’immobilise dans un calme profond. Le gazouilleur est parti en promenade avec sa maman. Les siesteurs siestent. Je ressens une solitude d’arbre mort. Il n’y a que le chat de la femme du rez-de-chaussée qui vient me tenir compagnie. Parfois un oiseau les beaux jours, quand le concierge ouvre les fenêtres. Heureusement, comme une marée montante, la fin de la journée me ramène ses troupes, et tout s’égaie autour de moi. On rentre chez soi pour reprendre sa vie domestique. Et rebelote l’eau de la douche, les concertos pour casseroles et la grande symphonie des téléviseurs qui vont tenir tout ce petit monde hypnotisé durant des heures, jusqu’à ce que chacun, comme des bougies, ne se mette à vaciller, puis s’éteindre.

C’est ainsi tous les jours, toute l’année, avec une parfaite régularité. Et c’est une bénédiction que ce soit ainsi.

C’est la petite musique familière du quotidien au sein de laquelle s’inscrit la vie de chacun. Malgré les soupirs et les regimbements que j’entends souvent dans mes escaliers, je remarque que personne n’aimerait voir ses habitudes changées. Cette routine est nécessaire comme l’air qu’on respire, comme la patine du temps sur mes marches. C’est le ciment d’une existence. Bien entendu, elle nous rigidifie si on se repose trop sur la seule matière. Elle est un défi, comme tout ce qui s’inscrit dans le temps. Mais la vie, pour autant qu’on y soit attentif, se charge de faire en sorte qu’on ne se sédimente pas. Ma sagesse de cage d’escalier m’a permis de constater ce train-train quotidien est un point d’appui, peut-être le plus sûr, à partir duquel un être humain peut se construire. Enlevez-lui sa routine, et il est perdu. C’est une chance inouïe de pouvoir bénéficier d’un cadre sur lequel se reposer, non pas occasionnellement, mais tous les jours. Cette répétition est souvent considérée, à tort, comme terne, monotone, alors qu’elle est la ligne mélodique à partir de laquelle chacun pourra composer de nouveaux morceaux, créer des accords inédits. Et lorsque les événements nous rudoient, comme une rambarde, elle nous permet de continuer, malgré tout. Oui, il est bon que tout se répète, pour pouvoir chaque jour poursuivre l’exercice de vivre, reprendre le travail là où on l’avait laissé, le poursuivre, le revoir, l’améliorer. Et au besoin le corriger. Dans le mot «routine», j’entends «petite route familière». Nos chemins de traverse n’auraient pas la même saveur s’ils n’étaient pas l’exception, comme des vacances qui ont du goût parce qu’elles ont un terme qui les rend précieuses. La routine est une pâte qui nous pétrit - autant que nous la pétrissons - et nous donne forme: «dis-moi de quoi est faite ta routine, quelle est sa consistance, et je te dirai qui tu es». On est informe sans routine, fluide, sans prise sur soi-même et les événements. Ce qui est sensationnel, c’est de parvenir chaque aujourd’hui à bien faire son jour, au mieux de soi.  

Mais on n’y prête pas attention, comme on ne pense jamais à moi. Cependant, si je venais à m’effondrer, toute la vie du petit immeuble serait chamboulée. Et on prendrait soin de me reconstruire de toute urgence.

Photographie - Cage d’escalier du couvent de Lille
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13:39 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

10.04.2012

Mobilomanies

c Laure Maud.jpgUn jour, j’ai craqué. J’ai décidé de me suicider socialement: j’ai jeté mon téléphone portable et j’ai vu toute ma vie prendre un grand virage pour le suivre tandis que je restais seul au bord du chemin. Je me suis retrouvé soudainement isolé au milieu d’une foule de gens qui, bien qu’étant à côté de moi, étaient en train de parler à d’autres qui étaient ailleurs, et demandaient à tout bout de champ:

- Tu es où?

Alors qu’eux-mêmes étaient là et que leurs interlocuteurs devaient leur demander à leur tour où ils se trouvaient. Si je tentais m’adresser à l’un d’entre eux, il me regardait de travers en me lançant furieusement un:

- Vous voyez bien que je suis en ligne!

Ce qui mettait un point final à la conversation.

Ils vénéraient ce petit bout de plastique comme un dieu nouveau qu’ils priaient à longueur de journée. Quelle ferveur! Quelle attention de tous les instants pour cette boîte aux miracles, véritable cordon ombilical les reliant à Mère Télécom. Et comment ne pas comprendre leur vigilance. Parfois, le dieu émettait un son leur indiquant qu’on tentait de prendre contact avec eux! J’en ai vu beaucoup mis à la torture, déchirés entre la loi de bienséance de l’ancien monde qui veut qu’on privilégie l’interlocuteur qui se trouve en face de soi, et la loi du nouveau monde qui veut que tout ce qu’il y a de plus essentiel dans notre existence passe par la petite fenêtre de l’appareil. Je les voyais transpirer, faisant un effort surhumain pour contrôler leurs nerfs optiques tendus à tout rompre pour lorgner sur leur portable et savoir qui pouvait bien chercher à les contacter. Je parle là d’individus ayant un reste d’éducation. Les autres s’en balançaient royalement et ne prenaient même pas la peine de s’excuser: tout ce que je pouvais dire était de toute manière moins important que les oracles qui venaient s’inscrire sur l’écran.

J’en ai bien trouvé un ou deux qui n’étaient pas en train de téléphoner. Je m’apercevais tout de suite à leur teint pâle que leur batterie était déchargée. Ils erraient, hagards, car le dieu ne voulait plus parler avec eux. Comme un alpiniste qui décroche en montagne, ils tombaient dans un abîme effroyable: celui d’être seuls avec eux-mêmes et la voix de leur conscience, assourdissante, implacable, n’ayant pas la possibilité d’accrocher leur pouce à une icône salvatrice qui leur permettrait de s’oublier. Le téléphone portable est au XXIe siècle ce que la cigarette fut au XXe siècle: l’objet contre-phobique par excellence. On se targue de ne plus fumer, de ne pas trop boire publiquement, mais alors qu’est-ce qu’on peut triturer le divin outil pour se décharger du stress et de l’exigence qu’impose toute relation à autrui. Le mobilomaniaque se tient à l’affût du moindre mot dans la conversation qui lui fournira l’occasion de se défenestrer dans son portable pour vous lire ce que dit wikipedia sur le sujet. Du coup, vous êtes plus riche d’une définition, non d’un échange.

D’autres indices vous permettent de reconnaître un mobilomaniaque.

1. La taille de son pouce, prodigieusement développé.

2. Son incapacité à être en présence d’autrui sans tâter l’engin au bout de quelques minutes.

3. Sa conversation limitée: il fera immanquablement venir la discussion sur les téléphones de dernière génération et leurs innombrables fonctionnalités qui ne lui servent à rien, mais dont il vous parle comme de qualités qu’il aurait personnellement acquises en achetant son portable. A tout moment, il voudra vous montrer comment ça marche. Il saura mieux vous parler de son téléphone que de ses proches dont il ne connaît pas bien les caractéristiques, car ils sont moins ergonomiques.

4. Les apps... Ah! Les apps, c’est quelque chose dans la vie d’un mobilomaniaque. Elles sont prodigieusement conçues, j’en conviens. Je me suis moi-même laissé séduire au point de voir mon temps de lecture chuter de 75% durant deux mois. J’étais hypnotisé avec application, parcourant le catalogue en fonction de mes goûts, du kamasûtra au nom des arbres, de la Bible au scrabble. Y a-t-il une seule fois où elles m’ont été vraiment utiles? Je ne m’en souviens pas - à part le scrabble, peut-être.

5. La fréquente nullité rédactionnelle des messages envoyés. Prétexte: «Envoyé depuis mon ifaune». Et alors? Il aurait tout aussi bien pu être expédié depuis une chaise, un lit, ça ne légitime pas le fait d’écrire n’importe comment. Souci d’efficacité? Je crois que les messages sont assez courts et ces téléphones suffisamment bien conçus pour avoir un tant soit peu de respect pour son destinataire. Sinon, autant indiquer: «Ecrit comme un pied».

6. Sa désinhibition dans les lieux publics: les greffés de l’oreille, dès qu’ils sont connectés, se déconnectent de la réalité. Ils parlent fort et vous infligent d’entendre toutes leurs conversations. Le train est un lieu propice pour ce genre d’étalage intime. Au téléphone, le mobilomaniaque s’oublie et dit des choses qu’il ne dirait jamais s’il avait conscience d’être entendu. Et, étonnamment, au moment où il raccroche, il se met à nouveau à parler doucement, comme s’il revenait à lui.

7. Ils ne craignent pas le ridicule: la première fois que j’ai vu un individu sans fil marcher dans la rue en parlant tout seul, j’ai cru que j’avais affaire à un cinglé qui s’était échappé. Et puis, les voyant se multiplier, je me suis dit que ce n’était pas possible que les asiles ne se soient pas rendu compte qu’ils avaient tous fichu le camp. Je trouve encore aujourd’hui très étrange de voir quelqu’un se contorsionner et faire des gestes destinés à un interlocuteur invisible, comme une pantomime. Je sais que c’est entré dans les mœurs, mais je n’arrive pas à m’y faire.

8. L’oreillette: un objet signifiant à l’entourage que le mobilomaniaque est susceptible d’être aussi en contact avec l’autre monde pendant qu’il vous parle. Du coup, on ne sait jamais à qui il s’adresse. De plus, si vous êtes en pleine conversation et qu’un signal vient lui titiller l’oreille, il vous coupe immédiatement. Ce qui est compréhensible, car vous, il vous a sous la main, mais la voix venue d’ailleurs, sait-on jamais: peut-être qu’elle ne rappellera pas. Le plus étonnant, ce sont ceux qui, pour toute forme d’excuse, vous font un signe du doigt ou un regard appuyé pour vous faire comprendre que vous devez vous taire, que vous êtes mis en attente. Et comme on est bien éduqué, on attend.

9. La fausse connivence: le mobilomaniaque vous regarde avec un petit sourire tandis qu’il parle à son interlocuteur, comme si vous étiez dans la confidence, alors que vous n’avez pas la moindre idée de quoi il retourne étant donné que vous n’entendez que la moitié de l’échange. Mais peut-être que je me trompe et que ce sourire exprime la joie du mobilomaniaque de pouvoir faire son activité favorite: téléphoner.

10. Un attachement immodéré au doudou portatif: le rapport entretenu avec le portable dépasse de loin l’usage qu’on devrait en faire: téléphoner, consulter ses messages, puis passer à autre chose. Mais beaucoup n’arrivent plus à passer à autre chose. Dans certain cas, c’est pathologique. Ces «téléphones», si on peut encore les appeler ainsi, permettent aussi de consulter ses mails, de surfer, d’écouter de la musique, d’aller sur les réseaux sociaux, de regarder des films, etc. Certains vantent la liberté que leur offre le téléphone portable. Bien. Mais est-il nécessaire de pouvoir faire tout ça tout de suite, toujours, n’importe où, n’importe quand? J’en doute, même si je reconnais que dans l’ancien monde il fallait rencontrer les gens, leur consacrer du temps, écrire des lettres, aller au cinéma, choisir un moment pour écouter de la musique, et que tout ceci était très contraignant...

11. La peur d’être seul: comme je l’ai déjà mentionné, le mobilomaniaque, dès qu’il se retrouve avec lui-même, doit s’empresser de contacter quelqu’un d’autre qui le soulage du poids d’être. Son rêve: mourir en ligne pour ne pas sentir qu’il a définitivement raccroché.

Suite à ces constats, on pourrait me demander pourquoi je me suis à nouveau procuré à un téléphone portable? Par peur. Parce que j’ai une petite fille et que je veux qu’on puisse m’atteindre à tout moment s’il arrive quelque chose. C’est la seule raison. Hormis ce cas précis, je reste extrêmement méfiant vis-à-vis de cet ustensile. Je subodore une manipulation de la société de la dispersion, un de ces plus beaux tours de force pour enchaîner les individus par centaines de millions et atomiser les consciences afin que nous nous contentions de la surface lisse des écrans qui sont disséminés partout autour de nous. Notre attention est sans cesse perturbée par de la friture smsique, tenue en alerte par ce petit bip bip qui ne nous laisse jamais de répit. L’être humain ne peut pas développer de dispositions intérieures favorables en étant constamment distrait. Nous avons besoin de calme pour redescendre en nous-mêmes, nous connecter à ce que nous avons de plus précieux, qui ne s’obtient pas grâce un abonnement chez un opérateur quelconque. Il suffit de couper son téléphone? Bien entendu, mais je ne compte plus les personnes autour de moi qui n’y parviennent pas, et dont le premier réflexe au réveil est de consulter leur portable. On commence la journée la tête dans la lucarne digitale avant même d’avoir levé le nez vers le ciel. Oui, nous sommes beaucoup trop sollicités, et je crains que des objets comme le téléphone portable ne fassent obstacle au monde qui nous entoure plus qu’il ne nous relie à lui. Nous perdons notre aptitude à entrer en relation avec nous-mêmes et autrui. A travers ces technologies, c’est toute notre manière d’être et de vivre qui est influencée. Et c’est bien moins anodin qu’on ne veut le croire. Nous sommes devenus des chèvres de Monsieur Seguin, ou plutôt des industries et des publicitaires qui ne manquent pas de talent pour rendre indispensable ce qui ne devrait être qu’un accessoire. Et je suis très pessimiste quant à notre capacité de reprendre la main: nous sommes des drogués de la connexion. Dans une entreprise, quelques minutes sans réseau déclenchent un cataclysme. Une panne de facebook fait l’objet dans la minute qui suit d’une nouvelle dans les médias du monde entier. Les petits enfants savent de plus en plus tôt utiliser un portable alors qu’ils ne parviennent pas à entasser trois plots les uns sur les autres. C’est effrayant de voir leur esprit s’engouffrer dans le monde virtuel avant même d’avoir pu s’ancrer dans la matière, les choses, la réalité. Et ils y sont encouragés par des parents si fiers de voir l’intelligence de leur enfant mise en boîte dans un téléphone. Mais est-ce que ça ne risque pas d’en faire des cloches?


On m’accusera de faire une caricature mobilophobe du mobilomaniaque, et on n’aura pas tout à fait tort. Mais ce que je cherche à signaler à travers cette chronique, c’est qu’il devient urgent de revendiquer aussi le droit d’être inatteignable, non pas comme un luxe, mais comme un impératif. Pour croître, la nature humaine a grand besoin de se déconnecter, de prendre du temps à rien, si ce n’est être. Il en va de notre humanité si nous ne voulons pas d’une société de figuiers stériles pendus au bout de leur téléphone. Et je ne m’exclus pas du lot.

Image - Laure Maud.
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18:28 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note

07.04.2012

Le Daimon du quotidien

merle_10.jpgJe n'ai jamais compris ce qu'était un concept. Je crois que c'est un mot qui est inaccessible à mon entendement. On a pourtant bien essayé de me l'expliquer. Nada. Je n'accède pas au degré d'abstraction. J'ai besoin de terre, de chair, de matière sans quoi j'ai le vertige. Les idées générales m'échappent totalement. Et je m'en rends bien compte en écrivant. Je rédige mes textes comme je travaillerais du bois ou de la glaise. J'ai la sensation physique des mots, de la phrase, de tout le grand corps du texte sous les doigts. J'ai l'écriture viscérale. Ecrire n'a jamais été pour moi quelque chose d'abstrait. Le texte s’extrait de ma chair, et je vais ensuite retravailler jusqu’à qu’il soit le plus proche de l’émotion première, en y revenant souvent plus d'une dizaine de fois. Je vais le laisser reposer, mûrir, se tisser à mon propre substrat psychique - certaines chroniques sont le fruit de deux ou trois ans de maturation, de reprises. Un manuscrit est une force avec laquelle je compose, je m'allie, voire m'oppose. Il me résiste et je le sens résister. Il me précède et je le suis. C'est un corps à corps bien plus qu'un tête à tête. Je suis un artisan du verbe. Les mots sont des leviers, des outils pour donner forme à une matière vivante. C'est pour cela que j'aime tant les chansons de Brassens qui a le mot rocailleux, solide, palpable. Je peux l'écouter sans même chercher à en comprendre le sens, juste pour le plaisir d'écouter les syllabes rouler dans sa bouche.

Je n'ai pas d'idées, alors ça non, ou si peu. Et je ne tiens pas tant à en avoir, ça ne m'intéresse pas. D'où ma quasi incapacité à lire des textes théoriques ou critiques face auxquels j'éprouve un sentiment de pénibilité extrême. Je me souviens avoir hésité à faire des études de philosophie: à la seule lecture du programme des cours, j’éprouvais un malaise physique. J'avais l'impression de mettre ma tête dans un étau. Mon matériau est fait de quotidien, de routine, de petits faits banals qui s’imposent à moi, d’images vécues, d’émotions. Tant que ça ne palpite pas, je n’écris pas. J’ai essayé de philosopher et je voyais les mots agoniser comme un banc de poissons sur la page. Je connais le pouls de mes phrases, je sais lorsqu’elles sont vivantes ou sous assistante textuelle. Parfois, je tente de me leurrer, de dire que ça fera l’affaire, mais en y revenant, j’entends la phrase gigoter comme une veine comprimée et dire:

- Mais tu ne vas pas me laisser comme ça!

Et aussitôt je viens à son secours pour la déberlificoter et permettre au sens de circuler à nouveau.

La plus grande partie de mon travail consiste à créer des dispositions intérieures favorables pour me mettre à l’écoute, sans chercher à influencer ce substrat organique à partir duquel une émotion va se muer en mots, en images, en sonorités. Ecrire, c’est avant toute chose ne pas intervenir. Tout est question d’oreille. Et ce qu’il y a à entendre se révèle souvent de manière fulgurante sous la pression de ce que les Grecs appelaient le Daimon, le génie familier, qui n’est autre pour moi que le quotidien. Ce qu’on appelle également l’inspiration, cette mystérieuse force bourgeonnante qui se pointe sans crier gare, comme une étoile filante qui traverse le ciel intime. Lorsqu’elle me saisit, je ressens l’impérieux besoin de trouver sur-le-champ de quoi écrire, mon carnet, un ticket de bus, n’importe quoi, pour consigner la missive qu’elle vient me dicter avant de s’évaporer. Car je la connais, c’est une capricieuse, elle ne revient jamais deux fois délivrer ses messages. Et je ne voudrais pour rien au monde manquer ce rendez-vous avec mon Daimon.

Cette petite étincelle qui flambe au contact de la réalité, et dont les échos se répercutent en moi est déterminante pour mon travail. L’ignorer reviendrait à me priver d’un souffle que mon seul labeur ne parviendrait jamais à insuffler à mes textes. Je serais comme un potier sans argile sur son tour, un luthier qui ne pose pas de cordes sur son violon, un paysan qui creuse un sillon dans lequel il ne sème pas. «Un travail acharné mène à bout de tout», note Virgile dans Les Géorgiques. J’ajouterai: presque tout. Cet acharnement est une condition nécessaire (et encore faut-il voir en quoi il consiste), mais non suffisante. La seule volonté ne suffit pas! Si, comme l’écrivait Ramuz, il est nécessaire de faire une bonne moitié du chemin vers l’inspiration, il n’en reste pas moins que c’est toujours une rencontre. Elle comporte comme dans toute relation une part d’inconnu irréductible à soi-même. L’inspiration me donne à sentir à quel point la pensée est organique, qu’elle s’enracine dans le corps et prend sa source dans un au-delà de moi-même, une part qui m’est inconnue, que je pressens, à laquelle je peux me relier, mais qui est si profonde qu’elle me sera toujours impénétrable. C’est une zone de l’être, secrète, dont on pressent qu’elle se confond avec les songes - «Nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves et notre petite vie est une île entourée de sommeil» (Shakespeare). Ecrire, c’est avoir la vocation de devenir un roseau et de se laisser traverser, de faire le vide en soi pour créer un passage. Et je vois mal comment je pourrais créer ce passage en me farcissant Hegel ou Kant, alors qu’un simple poème dynamite mes calculs mentaux - oui, j’ai un a priori fortiorissime sur la matière dite philosophique.

Mon Daimon a du génie, à n’en pas douter. Il a ce tour de main de la sage-femme qui met un enfant au monde, le geste gracieux qui me permet de dépasser les seules pauvres petites idées que je pourrais avoir. Il m’investit d’une parole qu’il fait jaillir à la surface de ma conscience en mille grelots de mots derrière lesquels je cours comme un enfant après les papillons. Je m’étonne, je ne me savais pas riche de toute cette matière vivante qui me comble. Une fois que mon sujet me tient, je n’ai plus qu’à le retranscrire, en veillant à ce que la note soit la plus fidèle à ce que j’ai éprouvé - fondamentale la justesse de la note, c’est ma responsabilité, mon travail d’accordeur. Evidemment, je ne suis jamais à la hauteur de ce qu’il m’a été donné d’entendre. J’ergote, je m’agace, je fulmine, je me traite de misérable scribouillard du dimanche. Mais tant bien que mal, ma chronique s’élabore, finit par vivre de son propre rythme, et je peux couper le fil en cliquant sur le bouton «publier». Malgré ma consternation, je ne peux m’empêcher de passer à la suivante, c’est plus fort que moi, j’aime trop écrire, c’est une nécessité. J’ai besoin de ressaisir mon quotidien à travers l’écriture et de partager avec d’autres mes découvertes au sein du royaume du familier dont nous sommes tous les sujets et au cœur duquel s’écoulent nos vies. Ce quotidien est tout sauf une réalité abstraite. Il est tissé de petits faits et gestes chargés d’humanité dont j’éprouve la nécessité de rendre compte. Comme le merle de chanter.
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12:58 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note

05.04.2012

Le sel du masculin

PB3.jpgCe blog du royaume familier comprend une catégorie intitulée Les Féminines, regroupant des chroniques qui, rassemblées, constitueraient un petit livre d’une centaine de pages. Ces Féminines sont le produit d’un masculin ravi. Chacun de ces petits textes est le récit d’un éblouissement, d’un saisissement, d’un attendrissement, non sans une bonne dose d’humour, voire d’ironie. C’est le droit du sujet conquis de garder un tant soit peu de clairvoyance. Le féminin n’a jamais cessé de me convoquer. Je ne doute pas que sans lui ma vie eût été plus simple et plus paisible. J’aurais pu éternellement me larver dans le néant originel, moine de mon masculin bêchant mon lopin de terre à l’abri des tentations. Mais la question de m’y soustraire ne s’est heureusement jamais posée: passage obligé pour venir ici-bas, le choix de s’amputer de la moitié de soi-même m’a toujours paru regrettable. Le féminin est le sel de ma vie, son intime palpitation. Sans Elle, j’aurais été sans ailes. Oui, si le féminin m’était ôté, je serais un masculin au pouls filant.

Si à la lecture de ces chroniques on venait à me reprocher une querelle de genre, je répondrais qu’elle est totalement étrangère à mon propos. Je ne mâche pas de -istes. Les féministes m’insupportent autant que les machistes. Si un jour le féminin venait à rendre au masculin la monnaie de sa pièce, ce ne serait qu’un très juste retour des choses, trop conscient qu’il n’a de cesse d’exercer sa domination pour ériger des remparts afin de circonscrire le féminin par peur d’être dépassé ou englouti. Je ne suis pas un défenseur d’une quelconque égalité, mais bien plus d’une différence reconnue, assumée, et surtout respectée. Si le féminin devenait semblable à mon masculin, j’aurais l’impression d’une humanité incomplète, appauvrie, monochrome.

J’ai souvent eu la maladresse de rudoyer le féminin comme un camarade de classe avec lequel on ne saurait pas trop comment se comporter. Mais par ailleurs, les égards soi-disant dus à la gent féminine m’agacent considérablement. Certains appellent cela de la séduction. N’est-ce pas plutôt un tango de vers de terre salivants? Il y a un jeu de connivences feintes entre l’homme et la femme d’une épouvantable frivolité. On se prête une reconnaissance innée qui tourne court aussitôt qu’on commence à se connaître, pour autant qu’on en ait envie... En général, on ne cherche qu’à polir son ego à travers le nombril de l’autre. Belle hypocrisie. Je ne suis pas loin de penser qu’un masculin un peu bourru honore le féminin comme une marque de considération, plus qu’il ne l’offense. Parce que tu es mon égale augmentée de tout ce qui nous différencie - ou inversement, je te parle au masculin, et je ne feins pas de connaître une langue étrangère, le féminin, dont je ne maîtrise que les rudiments destinés à t’embobiner. En te rencontrant, je m’offre de me compléter. En assumant mon masculin, je nous permets de nous situer afin que nous puissions nous enrichir de notre échange. Beau parleur invétéré en rémission, je n’ai que trop fait l’expérience de la stérilité du verbiage amoureux qui saccage les possibilités d’une vraie relation. Que certaines rencontres prennent corps, que le verbe se fasse chair, bien, très bien même, quoique souvent un peu court, surtout quand les prémisses contiennent le mot de la fin. C’est divertissant. A chacun de voir si ça lui convient. Je n’oublie pas (je découvre? Il était temps...) que le féminin sexué, vital pour l’espèce, pas forcément pour notre humanité, n’est qu’une des formes du féminin. Un des secrets de ces couples qui accomplissent de formidables traversées ensemble se trouve dans la tendresse. La tendresse est un des piliers du couple serein, fort et apaisé, qui a construit des fondations lui permettant de faire face à l’adversité, sans que le lien qui les unit ne soit sans cesse remis en question. Au contraire, le masculin et le féminin s’unissent et se fortifient pour traverser les épreuves.

Mais voilà que je me surprends en train de faire ce que je sais le moins bien faire: philosopher. Je n’ai pas d’idées sur le féminin - je n’ai d’ailleurs pas trop d’idées en général, tout juste un regard. Avec Les Féminines, je m’efforce de rendre compte des reflets du féminin sur mon masculin - de ce féminin constitutif du masculin, animus/anima, ying/yang, patati/patata. A travers quelques vieilles dames à qui l’âge n’a rien ôté de leur féminité, un bout de dentelle, l’ovale d’un sein qui mord sur mon imaginaire, des instantanés de couples, une babillarde, deux ou trois soupirants et quelques loufoqueries, j’ai voulu dire comment le féminin pulse dans ma vie et me donne envie. 

Vous pouvez lire les chroniques féminines en suivant ce lien:
http://le-royaume-familier.blogspot.com/search/label/Les%.... Ensuite, il ne vous reste plus qu’à faire défiler les pages.

Photographie -
Peter Beard, Fayel Tall on Lake Rudolf at Loingalani, El Molo Bay, 1987. J’ai beaucoup hésité avant d’opter pour cette image. Lorsque je l’ai vue, il y a des années, ce fut un véritable choc, comme la découverte d’une terra incognita fascinante. C’est ce qui a motivé mon choix au-delà de toute polémique. J’aime cette photographie. Et me reprocherait-on sa nudité que je répondrais par cette phrase du poète andalou Juda Hallévi: «Elle n’est jamais nue quittant ses vêtements, car splendeur, grâce et lustre lui sont autant d’atours [...]» Et puis j’aurais tout aussi bien pu mettre une photographie d’une de mes héroïnes préférées comme Germaine Tillion ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz ou Sœur Emmanuelle.
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15:50 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

18.03.2012

Le dépeupleur

 

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Tous les hommes sont frères. Quoi que...


Je suis le dépeupleur. Je suis méchant. Très méchant. Je ne sais pas pourquoi. Je crois que j’aime ça, être méchant. Le bonheur des gens m’indispose, je le trouve mièvre et gluant. Une personne heureuse m’a toujours paru béatement idiote, en sursis d’un désastre. Notre vie est un tissu de malheur, alors je préfère me tenir au plus près de notre condition humaine. Dès ma plus tendre enfance, je me trouvais minable. Adolescent lucide, je sentais bien qu’une nature telle que la mienne ne donnerait rien de bon. Mais je n’ai pas cédé au désespoir, au contraire. Tôt, j’ai trouvé ma vocation: je serais un figuier stérile. Et je dois dire que j’ai assez bien réussi. Je ne compte plus le nombre de personnes que j’ai détruit moralement. Enfant, j’aimais par-dessus tout faire pleurer ma petite sœur dont je fus le bourreau. Je profitais de l’implacable incarcération à vie de la généalogie. Je fis des liens du sang des liens sanguinaires. Je ne sais pas comment elle a fait pour ne pas se suicider avec tous les supplices que je lui ai fait subir. Lorsque que ma mère me battait comme plâtre avant de fondre en larme, j’en tirais une intense satisfaction: je commençais à maîtriser mon art, à savoir où ça faisait mal, où ça pouvait rendre fou. Je parvenais à me rendre attachant et détestable à la fois. Plus tard, je trouvais jouissif d’humilier mes copines. J’apprivoisais leur pubère fragilité, je m’emparais de leur première fois pour mieux piétiner leur cœur, vitrioler leur confiance. Je pense pouvoir dire sans fausse gloire que j’ai largement participé au cliché qui veut que les mecs soient des salauds. Ma spécialité: brouiller les cartes afin de rendre les autres cinglés. Réfracter leurs propos dans le miroir de mon ignominie pour mieux les déboussoler et leur faire perdre la tête.


En devenant adulte, je compris que je ne pouvais plus polluer la vie des autres de manière primaire, comme je le faisais avec mes petits camarades à l’école. Il fallait que j’affine ma stratégie, que je travaille mes noirs pour mieux nuire. C’est à cette époque que je commençais à observer les araignées qui peuvent patienter des jours voire même des mois: le butin finit toujours par s’emberlificoter dans leur piège. Le monde du travail devait me fournir un fabuleux terrain d’exercice. J’entrais dans une entreprise au sein de laquelle on m’attribua un bureau dans ce qu’on appelle un open space. Je jubilais. Depuis ma place de travail, je pouvais observer toute la journée les collègues dont j’allais pourrir la vie. J’avais l’ambition de les voir rentrer à la maison la tête bourdonnante des crasses que je leur ferais, parlant de moi de manière obsessionnelle à la table familiale et, ce faisant, contaminant tout leur entourage épuisé par cette ritournelle infernale. Je voulais qu’ils reviennent le matin le ventre noué à l’idée de me voir. 42h par semaine: quel luxe pour un nocif! Nul besoin de se presser, agir lentement, laisser mijoter l’infamie, infiltrer leur pudding gris, contaminer le système nerveux, soigner le malaise. Mon temps d’essai de trois mois fut utilisé pour me camoufler et devenir un collègue apprécié auprès duquel on aimait venir confier ses petites peines de travail que je consignais soigneusement dans un petit carnet, comme autant de témoignages accablants le temps venu. Je m’étonnais de la confiance naïve qu’ils m’accordaient. Le vent ne devait pas souffler dans ma direction, sans quoi ils auraient senti le danger.


Je commençais par une proie facile: une femme enceinte. Je sais, ça craint. Mais je ne crois pas avoir caché ma mesquinerie. Avec mon aide, elle apprit chaque semaine non pas le développement d’un organe ou l’acquisition d’un sens nouveau chez le petit être qui croissait en elle, mais le nom des pathologies qui risquaient d’entraver son bonheur. Dans sa faiblesse, elle crut que je lui voulais du bien. Je ne sus pas trop ce qu’elle devint, car elle dut se mettre en arrêt maladie trois mois avant le terme de sa grossesse, et nous ne devions jamais la revoir. Certains collègues ont craint que son départ ne m’affecte, car ils estimaient que je m’étais beaucoup investi pour la soutenir. Puis je me mis en quête d’un gibier plus gros. Je visais l’ambitieux de notre groupe. Je compris rapidement qu’il avait tout misé sur son physique, dont il était très fier. C’était une nature joviale, fan des grosse cylindrée et des samedis soirs gominés consacrés à lever la gueuse dans les discothèques. J’allais faire voler en éclat son miroir d’égocentrisme. Je me mis sous sa tutelle, m’ouvrant à lui de ma vie de célibataire un peu trop tranquille et de mon souhait de m’encanailler. Paternaliste, il tomba si facilement dans le panneau que je fus vexé. Il gâchait mon plaisir, offrant si peu de résistance que je me refusais à utiliser mon talent pour un ballot pareil. Je suis un fumier qui se respecte.


C’est à cette époque que j’affinais ma tactique en lui donnant le nom de papier tue-mouche, que je dois à l’auteur allemandRobert Musil. Le principe est toujours le même: mettre en confiance, ouvrir comme une huître, puis citronner et ingurgiter. Mais ce qui rend la chose délicieuse, c’est le moment où ma victime vient ingénument se poser sur le papier collant, s’y installe, prend ses aises, se détend, car lui ne sait pas encore qu’il ne pourra plus s’en décoller. Ces moments qui précèdent l’effroi sont exquis. Enfin viens l’instant où il va vouloir reprendre son envol, mais il se rend compte qu’il est complètement englué dans notre relation. L’avantage avec l’insecte, c’est qu’on peut le voir physiquement s’écarteler dans cette lutte à mort pour s’échapper, jusqu’à que son abdomen se déchire et cligne comme une paupière. Mais chez l’humain, avec un peu d’habitude, on arrive également très bien à déceler les traces de souffrances psychiques. Le trouble est palpable, et je peux juger de sa qualité lorsque je vois mon interlocuteur se tortiller sur sa chaise, les bras serrés autour du ventre, la voix qui chevrote, les zygomatiques qui se crispent comme s’il demandait pitié, avec parfois une légère sudation sur le front. Ces signaux m’indiquent qu’il est pris dans ma toile et qu’il ne m’échappera plus. Je lui injecte du malaise pour purger son élan vital et digérer son psychisme. C’est mon plat de prédilection, la psyché rôtie à l’angoisse.


Mes supérieurs, contents de mon travail, me donnèrent la responsabilité d’une petite équipe. Je n’en revenais pas. On m’offrait en pâture trois pauvres employés sacrificiels. Prisonniers dans ma cage de folie, j’allais me faire un plaisir de les anéantir, l’un après l’autre, en veillant à les manipuler afin que chacun sache que je suis la cause de tous leurs maux, sans qu’ils ne puissent en aucune manière se rebeller ni m’échapper. Je crois que c’est ce qu’on appelle le mobbying, mais je laisse ce terme au personnel des ressources humaines - ce n’est pas à l’artiste de qualifier son art. Notre belle langue possède un bien joli mot pour décrire cette pratique ignoble: le harcèlement, qui appartient au champ lexical du tourment qui m’est si cher. J’allais les aliéner au point qu’ils aient envie de se détruire pour me punir. Je leur fixais des objectifs qu’ils ne pouvaient jamais atteindre étant donné que je les déplaçais selon mon bon plaisir. Je veillais également à ne pas les informer des réunions importantes qui concernaient les projets sur lesquels ils travaillaient. Et je leur mentais en leur disant que je savais de source sûre que l’entreprise allait se restructurer, et que nos postes allaient être remis en question à cause de leur incompétence. Lors d’entretiens individuels, je leur disais qu’ils ne savaient rien faire, qu’ils ne servaient à rien, et que je ne savais pas si la société allait les licencier. Pour mieux les hanter, je profitais de les convoquer le jour précédent leur départ en vacances, afin qu’ils aient tout le temps de se morfondre. Sachant que l’un d’entre eux avait pris congé pour se marier, je me renseignais auprès de la mairie sur l’heure de la cérémonie afin de lui envoyer quelques minutes avant un texto lui annonçant qu’une plainte pénale avait été déposée contre lui pour détournement de fonds. Bien entendu, dans le même temps, je continuais à me rendre éminemment sympathique aux yeux de mes chefs et des autres employés. Tout le monde vantant les relations cordiales qu’ils entretenaient avec moi, on aurait dit à mes collaborateurs qu’ils fabulaient s’ils étaient venu à se plaindre de leur martyr. J’admets avoir eu un peu plus de difficultés avec une idiote qui s’était mise en tête de m’aider. Il y a des gens comme ça, qui se sentent la nécessité de sauver le monde. J’ai dû l’assommer pour qu’elle me lâche les baskets. Lorsqu’elle comprit, grâce à mes bons offices, la vanité de sa vie qui ne reposait que sur une bonne conscience d’apprentie samaritaine, qu’elle n’était rien pour personne, et surtout pas pour ceux qu’elle croyait soutenir, si ce n’est un parasite nauséabond qui se gorge du malheur des autres pour se sentir exister, elle tomba dans une grave dépression dont... elle m’a remercié, les thérapeutes lui ayant dit que cette crise lui permettrait de prendre un nouveau départ. Allez comprendre.


J’admets que tout ceci est très banal, et c’est ce qui nous déprime, nous, les psychopathes dévastateurs. C’est trop facile. Les gens ne savent pas se protéger et du coup il nous salope le boulot. On dirait qu’ils vivent au pays de Candy, et encore, s’ils avaient bien écouté le générique, ils auraient entendu qu’il y a des gentils et … des méchants. Certes, on rencontre quelques exceptions qui repèrent rapidement les individus gravement malades comme moi et qui prennent la fuite pour leur salut. Généralement, ce sont les mêmes qui ont été victimes d’un autre dépeupleur. Car je ne prétends pas être un cas unique, loin de là. Des dépeupleurs et des dépeupleuses, il y en a partout. La désertification est un instinct chez nous, même si tous n’ont pas l’ambition de devenir comme moi un orfèvre du moche. Notre fin: tuer la joie de ce monde, promouvoir l’avènement du cancrelat comme évolution naturelle de l’humain. Et ce ne sont pas les soutiens qui manquent. Les germes de calomnies, de malveillances sont inhérents à la nature humaine, son fonds le plus fertile. Ce que je ne m’explique pas, c’est que notre espèce ait pu survivre aussi longtemps en ayant d’aussi belles prédispositions au mal, à la perte, au meurtre. L’amour peut-être... Mais enfin, tout de même, vous n’allez pas me dire que quelques individus isolés qui ont porté une croix ou médité au pied d’un arbre ont pu générer une onde de bienveillance suffisamment grande pour contrer le tsunami de dégueulasseries quotidiennes que nous nous infligeons les uns aux autres?


D’ailleurs, n’allez pas croire que je sois moi-même l’abri d’un dépeupleur. Il n’y a aucun vaccin pour se prémunir contre un pervers, si ce n’est de l’éviter coûte que coûte. L’année dernière, j’ai rencontré une dépeupleuse et je suis tombé dans le panneau: je suis devenu amoureux d’elle. J’ai su que j’étais fichu au premier regard. J’ai bien tenté de livrer bataille, mais c’est qu’elle était forte la bougresse. Elle est entrée par effraction et a fait sauter les verrous où j’avais planqué le peu d’humanité qui me restait. Cette dépravée savait bien que c’était la seule voie d’accès pour me tourmenter. Elle me tenait à sa merci, et elle s’est acharnée à me faire éprouver des sentiments de bonté, de tendresse. Avec horreur, je les sentais croître et prendre possession de moi comme du lierre étrangleur. Si j’agissais sur le mode arachnéen, elle était végétale. Elle faisait fleurir dans mon cœur tout ce que je m’étais toujours évertué à écraser. Moi, le figuier stérile, je donnais du fruit. Je me surprenais à avoir de la compassion pour autrui. Je m’étouffais en disant des mots doux - c’est abject, la douceur. J’étais en train de devenir tout ce que j’avais toujours méprisé. Je pleurais devant des films à la guimauve, j’étais ému par les bons sentiments. Evidemment, ça ne pouvait que mal finir, question de conformation. Mes artères affectives étaient bouchées depuis si longtemps que, sous la pression des émotions et le choc des humiliations successives, j’ai perdu la tête

Elle eut la gentillesse de me dire en me quittant, alors qu’on m’emmenait ici:

- C’est dommage, parce qu’au moins avec toi je ne pouvais pas être déçu. J’en avais marre d’aller de déconvenue en déconvenue, et de me laisser baratiner. Alors, j’ai décidé de chercher un type qui ne me laisserait aucune illusion, qui ne pourrait que me surprendre. Toi, je savais que tu étais une ordure, et que ça ne pouvait pas être pire.


Mais il est temps que j’achève cette confession. Il fait beau dans le parc de l’asile psychiatrique où je me trouve. Je vais aller me promener et reprendre des forces avec cette jeune médecin assistante qui met toute son énergie à me convaincre que je peux m’en sortir. M’en sortir... Mais quelle drôle d’idée!

Image - Lee Van Cleef, détail d’un dessin à l’encre tiré du blog de Pascal Tissier.
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10:19 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

10.03.2012

Trésors infimes 5000e

Fisherman's Blues low res.jpg

A l’occasion de la 5000e note publiée sur mon blog des trésors infimes, http://tresors-infimes.blogspot.com j’ai extrait quelques billets publiés entre 2007 et 2009.

La dame qui me vend un sapin de Noël en pot me demande:-Et vous comptez en faire quoi au juste après?-Le planter sur ma terrasse. J'habite au rez et j'ai un minuscule lopin de terre.-Mais vous savez que dans dix ans il fera quinze mètres?

 

J'avais oublié ce détail qui veut que tout ce qui vit croît. Ou du moins cherche à croître.

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Par la capacité que tu as de me surprendre, tu nous renforces.
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Il s'était fait un drame d'une histoire qui ne le concernait pas.

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Une fillette le jour de son neuvième anniversaire:

-C'est mon dernier anniversaire à un chiffre.
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On est toujours le Don Quichotte d'un autre. Et le Sacho Pança de quelqu'un.
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De-ci, de-là, dans les champs de blé, on voit pointer les têtes rouges des coquelicots, comme s'ils jouaient à cache-cache et se montraient de temps à autre pour dire:

-Coucou, je suis là.
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- Viens mon moineau, dit-elle à son basset qui doit peser au moins vingt kilos.

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J'ai peut-être commencé à percer le secret de la grâce des chats. Peut-être. Ma chatte, chaque matin, vient boire l'eau de la rose qui est sur ma table de travail.

Une eau de rose qui a rêvé toute une nuit, ça doit bien avoir quelques propriétés magiques, non?

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Le ciel se couvrait. En passant devant une ferme, une vieille dame lui dit:
- La pluie est juste derrière la forêt.
- Cause toujours, pensa-t-il.

Et de se faire rincer aussitôt la forêt franchie.

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L'intolérance de ceux qui se disent authentiques.
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«A quoi sert-il d'être le plus riche du cimetière?» (Monseigneur Genoud)
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Je suis prêt à payer le timbre plus cher si ceci peut aider à sauver une certaine idée que j'ai de la poste, du courrier, du papier, d'une lettre... d’un destinataire.
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A quoi sert quelque chose qui ne se partage pas?
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«La grandeur progresse dans le monde à mesure que l'intimité s'approfondit.» (Gaston Bachelard, La poétique de l'espace)

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Cette vieille dame dans le bus qui note minutieusement un rendez-vous dans son agenda. Geste source. Que ce soit le quotidien de chacun ou celui d'un homme d'Etat avec son armée de ministre, tout est là, dans le soin qu'on porte à organiser son ordre du jour.
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Des années sont parfois nécessaires pour rectifier de quelques degrés une torsion intérieure. Quelques degrés qui peuvent paraître anodins et qui ont cependant comme conséquence de redresser toute l'armature psychique. C'est une forme d'orthopédie de l'esprit et des sentiments. Ces os-là sont retors. Quelques degrés qui permettent de libérer l'artère mentale comprimée. Et la vie circule à nouveau.
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Cette vieille dame qui maugrée sans cesse qu'elle en a marre. Le disque s'est rayé et l'aiguille mentale ne poursuit plus sa course. Elle laboure le sillon d'une colère qui semble ne plus devoir finir qu'avec sa vie. J'espère que si cela doit m'arriver, mon aiguille bute sur une pensée heureuse.
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Bien sûr que l'arbre a pris feu et a parlé à Moïse. Regardez les forsytsias en fleurs!
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J'ai pu constater en une dizaine d'années que des références dites culturelles - je dirais tout simplement: humaines - sont passées de l’état «oui, ça me dit vaguement quelque chose, de nom du moins» à «non, ça ne me dit rien du tout».

Je découvre jour après jour que ce qui a été pour moi un événement dans ma vie n'évoque rien, mais alors rien du tout pour certains. Au pire, même, on me traitera d'intellectuel, par facilité, par paresse. Par sentiment d'infériorité parfois. On parlera de culture pouvoir.

Pas évident dans ces conditions de partager quelques fleurs de son jardin, quand il n'y a plus de racine commune.
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Albinoni avec son Adagio a fait le pari d'aimanter son auditeur dans du champ d'attraction mélancolique quasiment insoutenable.
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Il me manque tant de choses. Alléluia!
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Le quotidien, c'est la tige.
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Une prise de conscience est-elle réversible?

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Quel joli verbe que "folâtrer": on y entend la folie, mais aussi l'âtre et son feu. C'est plein d'étincelles un peu folles qui tourbillonnent emportées par la brise.
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Au-delà du coût, si je ne pouvais plus faire le geste simple de boire au robinet, j'aurais l'impression de commencer à vivre sous respiration artificielle. Avec mes bouteilles. Et puis un jour un quota de bouteilles par jour. L'eau potable du robinet, c'est une liberté formidable. On ne s'en rendra compte que lorsqu'elle viendra à manquer.
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Admettons que ce n'était pas une chose très noble d'annoncer que l'homme, fleuron de la création, était frappé de grippe porcine. Cela nous donnait l'impression d'avoir vainement tenté de nous redresser sur nos deux pattes arrière pour rien.

Alors, les gens du marketing ont décidé que cette grippe s'appellerait dorénavant la grippe A. Oui, c'est moins avilissant de dire qu'on est contaminé par la première lettre de l'alphabet plutôt que de dire qu'un cochon nous a eu!
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«Aimer une chose, c'est en aimer beaucoup d'autres à travers elle. Car tout se tient dans l'amour. Tout est relié.» (Georges Haldas)
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Etre amoureux? C'est peut-être lorsque le centre est occupé.
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C'est un fou, chaque jour il mettait ses livres au soleil. On le lui fit remarquer. Il répondit que si ses ouvrages lui donnaient tant et lui faisaient comprendre tant de choses, il était impossible qu'ils ne fussent pas vivants et qu'ils n'aient donc pas besoin de soleil.
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Elle avait de belles couleurs humaines.
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Dans l'escalier en rentrant chez moi, j'ai vu un minuscule escargot qui avait perdu son chemin, avec sa toute petite coquille. Chargé de cabas, je m'étais promis d'aller lui donner un coup de pouce en allant chercher ce qui restait dans ma voiture. Mais voilà que je fais un détour par ma boîte aux lettres dans laquelle je trouve un grave courrier des impôts me signifiant que j'encourrais les pires rétorsions si je ne leur payais pas quelques dizaines de francs en retard. Préoccupé par ma missive, je retourne à ma voiture et voilà que je me souviens de mon escargotin que je retrouve écrabouillé sur le pavé.

Je tiens l'administration des impôts responsable de cet homicide involontaire.

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«Le paradis, c'est d'être là.» (Christian Bobin)
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«Et toi mon coeur, pourquoi bats-tu?» (Apollinaire).

Répondre à cette question, c'est rendre à la vie ce qui lui appartient!

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Surtout n'ayez pas le malheur de dire que vous avez été touché par un passage des Evangiles! Malheureux! Aussitôt on vous tombera dessus avec force banalités et moult agressivité à l'égard de l'administration cléricale, des prêtres pédophiles, de l'anté-christ, de l'anté-modernisme, du post-obscurantisme...

Alors que vous, vous, ma foi, vous vouliez simplement soulever une image que vous aviez trouvée belle et qui vous a interpellée.

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Mon agent d'assurance est un conteur. Il vend ses produits en convoquant la grande faucheuse. Il m'invite à imaginer un grave accident de voiture dont je ressortirais paralysé à vie, suite à quoi mon épouse ferait une dépression et ma fille, perturbée par l'incident, crèverait le pneu de l'automobile d'un ami qui se tuerait sur la route laissant veuve et orphelins. Evidemment, ça fait froid dans le dos. Tant et si bien que même la police d'assurance qu'il me propose pour combler ce carnage ne me rassure pas. Je reste pétrifié par le scénario épouvantable qu'il me dresse. Je me demande si, face à tant de malheurs, je ne préférerais pas tout de suite m'en remettre à Dieu.

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«L'acte le plus sublime, c'est de placer un autre devant soi.» (William Blake)

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Le tic tac cranté de l'horloge au milieu de la nuit me mène comme un train à crémaillère vers l'aube.
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Elle cherchait désespérément sous la chair et les gênes ce qui pouvait bien la lier à cette famille d'inconnus.
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L'expression «con comme ses pieds» est abusive, car nos pieds sont un merveilleux véhicule, remplis de capteurs.

Il est inapproprié d'insulter quelqu'un en le comparant à l'une ou l'autre des parties de son corps. Car, souvent, ce corps est bien plus intelligent et subtil que son locataire.

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Ce crétin à la caisse, qui méprise la caissière et qui, lorsqu'on le lui fait remarquer, dit:

- C'est comme ça! C'est la dure réalité.

Mais de quoi parle-t-il cet abruti? Quelle réalité? Le monde estropié dans lequel il évolue? La pierre ponce qui lui sert de cœur?
***
Ici, le 1er août, on chante «Mon beau sapin roi des montagnes» et quelques semaines plus tard, on en zigouille rituellement des dizaines pour orner les chemins qui mènent à la fête annuelle du village. Et dire qu'ils auraient pu croître et couvrir aisément cinq générations de bûcherons.

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Sa mère n'était jamais venue voir le lieu où il travaillait depuis plus de dix ans et, le jour où elle vint, elle ne lui fit qu'une seule remarque: qu'il n'y avait pas sa photo sur son bureau.

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"Affermir" et "affirmer": deux verbes qui se font écho à la faveur d'une inversion de voyelles.

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Quelqu'un peut vous tourner le dos, mais son âme, elle, vous fait toujours face.
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Toute démarche qui va dans le sens du coeur rencontre des forces contraires, qui nous prennent à rebours. Plus ces forces contraires sont fortes, plus on est assuré d'être sur la bonne voie: comme le saumon qui remonte la rivière des Origines.

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«Il existe une race, voyez-vous, les hommes qui portent en eux un clochard en filigrane, ceux qu'un rien rend heureux, un merle sur l'herbe, des lichens sur un mur, une flaque de soleil sur un arbre, ceux qui vivent pleinement l'instant, ils sont immortels, c'est pour eux que j'écris.» (Jean Sulivan)

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Dire que nous sommes livrés avec des poumons de la taille d'un terrain de foot et qu'on arrive à se noyer dans un ballon de rouge.

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Je me suis heurté de front avec un papillon. Je me demande s'il a un bleu.

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La nouvelle orthographe? Comme un mauvais coup de scalpel donné par un chirurgien sur le visage d'un ami cher.

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Lu le titre suivant: "Quelle place les Suisses accordent-ils encore à la mort."

Pour ce qui est des Suisses, je ne sais pas, mais ce dont je suis sûr, c'est que la mort, elle, leur réserve une bonne place.

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- Venez quand vous voulez, lui avait-il dit, la porte sera toujours grande ouverte.

Il est donc venu et en entrant il s'est entendu dire:

- Mais? Vous n'avez pas sonné?

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Sa mère n'était pas là à sa naissance. Elle n'avait pas eu le temps de se libérer.

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Si on regarde un spermatozoïde au microscope, on voit la moitié de quelqu'un qu'on ne connaît pas encore.

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«Jean-Jacques disait qu'il n'entrait dans un café qu'avec une certaine émotion. Pour une nature timide, un contrôle de théâtre ressemble quelque peu au tribunal des enfers.» (Baudelaire, Fusées)

Il faut une sacré dose de sensibilité et de connaissance de la nature humaine pour parvenir à la rédaction d'une note aussi adéquate.
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La relation entre les êtres nécessite une juste distance, comme la terre avec le soleil: trop loin, ça gèle; trop près, ça brûle.

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Même les arbres ont leur pudeur. Je me demande si les feuillus ne sont pas un peu gênés d'être forcés de se mettre à nu face aux conifères.

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Un arbre, par sa forme et celle de ses feuilles, décline son identité: je suis chêne, bouleau, charme. Comme nous, par notre forme, nous disons que nous sommes humains. C'est tout de même un engagement d'assumer la forme qui nous a été donnée.

***
Il avait l'oeil aiguisé, mais il lui manquait une pointe de tendresse.

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"Quelque chose se tient constamment à nos côtés, prêt à nous aider." (Christian Bobin)

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Ce grand gaillard, la quarantaine, dans sa voiture, devant la maison de ses parents. Il recule sur le petit chemin qui rejoint la route alors que sa mère s'efforce de le guider. Il ne peut s'empêcher de lui dire, sur le ton de celui qui tient tout de même à souligner qu'il n'est plus un enfant:

- C'est bon maman, tout va très bien.

Mais pour elle, ce n'est pas un adulte qui est au volant; c'est encore et toujours son petit, sur lequel elle doit viscéralement veiller, et qu'elle emportera dans toute la fraîcheur de sa jeunesse, avec elle, au paradis.

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Et toi, si tu mourais, qu'aimerais-tu que la mort oublie de prendre de toi sur terre?

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Circonscrire la plainte afin que la plaie ne purule pas.

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«Faites bien et dans la paix, les pauvres petites choses qui sont proportionnées à vos pauvres forces. C'est dans ces choses que se cache l'Amour.» (Charles Journet)

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«Je n'aime pas que toi. Mais j'aime toute chose en toi, et je t'aime en toute chose. Tu n'es pas l'être qui usurpe et voile pour moi le monde, tu es le lien qui m'unit au monde. L'amour intégral exclut l'amour exclusif: je t'aime trop pour n'aimer que toi.» (Gustave Thibon, L'échelle de Jacob)

Si je n'aimais que toi, je t'appauvrirais, je te réifierais et je ne nous nourrirais pas de tout ce qui vient se concentrer et se réfracter dans notre amour. C'est parce que je t'aime reliée à ce que j'aime que notre amour peut grandir et s'enrichir. Tu es le seuil à partir duquel le monde s'éclaire de toi et tu t'éclaires par lui.

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Rancune: comme le mot est horrible, rien qu'en le prononçant on sent qu'on dit des sons rances qui puent l'enfermement sur soi, l'attente déplacée, la victimisation à outrance, la jouissance morbide d'une situation qu'on ne veut pas voir se résoudre, l'acidité psychique, l'acrimonie.

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«Une bonne conscience, c'est pour moi, si insuffisantes que soient les œuvres, une conscience occupée - jamais vide - la conscience d'un homme au travail jusqu'à son dernier souffle.» (Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie)

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06:51 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

05.03.2012

Le greffon

Picasso - Famille d'acrobate avec singe.jpgTaille: 69 centimètres. Poids: 8,5 kilos. Moyen de locomotion: ramper. Moyen d’élocution: babillage. Moyens d’action: totalement imprévisibles. Voici quelques données sur l’envahisseur au moment où il est entré dans mon foyer comme une horde sauvage, mettant à sac tous mes repères - ou du moins c’est ce que je crus durant quelques semaines.

Je me souviens qu’à l’époque où nous imaginions ce temps lointain où nous aurions des enfants, un ami m’avait dit:
- C’est comme si, un soir, alors que tu es peinard devant ton téléviseur avec ta copine, quelqu’un sonne à ta porte et te dit qu’il vient emménager chez toi pour les vingt prochaines années.

Je partais d’un grand éclat de rire et je lui demandais s’il avait pris ses valises avec lui?

- Non, non, m’avait-il répondu. Tu lui fourniras tout ce dont il a besoin et même plus. Et tu devras veiller sur lui jour et nuit.

Je ne riais plus qu’à moitié. Et plus tard, une amie à qui je relatais l’anecdote ajouta:

- Pourquoi pour les vingt prochaines années? Un enfant, c’est pour la vie.

Je ne riais plus du tout. Je sentais ma gorge se nouer à l’idée de ce bonheur inconnu à venir. Et je n’imaginais pas qu’une dizaine d’années plus tard, je devais rencontrer ce visiteur du soir. Plus précisément une visiteuse. Non seulement elle vint sans valise, mais nue, et elle ne prit pas la peine de sonner à la porte, elle était ouverte. Elle entra s’installer et prendre sa place le plus naturellement du monde - ce qui va de soi, vu que cette place, nous la lui avions non seulement donnée, et de plus souhaitée et préparée. La nouvelle venue avait pris corps à l’intérieur de la maison avant même d’être née. Sa chambre était prête depuis plus de six mois, et quiconque aurait jeté un coup d’œil par la fenêtre de la cuisine se serait demandé si nous avions acheté une chaise d’enfant pour le chien. Je me souviens très bien du léger vertige qui me saisit lorsque nous sommes arrivés pour la première fois à notre appartement et que j’ai mis la clé dans la serrure: en franchissant le seuil, je tournais définitivement la page de ma paix pépère des trente-sept dernières années. Et je ne devais pas tarder à me rendre compte que mon sacro-saint périmètre de sécurité allait être largement entamé - ce n’est rien de le dire. Car maintenant que j’étais père, il ne me restait plus qu’à le devenir, c’est-à-dire à trouver ma place au sein de cette nouvelle constellation familiale. Nous étions deux... Nous sommes trois. Trois, ce fameux chiffre qui m’a toujours donné à penser que le troisième était... la troisième roue du char, et j’eus le fâcheux sentiment que c’était moi. Je me suis demandé à quoi je pouvais bien servir face à un tandem aussi fusionnel qu’une mère et son enfant - du moins, c’est que je me plaisais à croire, manière toute masculine de faire mon Calimero afin qu’on me plaigne.

Dépassé par ce tsunami gigotant, je ne comprenais pas qu’on ne cesse de me répéter:

- Comme c’est magnifique! Un enfant, ce n’est que du bonheur...

Ah! la tyrannie du bonheur... Essayez seulement d’insinuer que non, un enfant, ce n’est pas que du bonheur. Sacrilège! Monstre! Comment osez vous dire ça! Et pourtant... Moi qui aimais tant ma tranquillité pour écrire, lire, rêver... Si ce n’était pas une épreuve cette petite. Où que j’aille, elle était toujours là, tout sourire, pendue à mes basques. Alors, où me retrancher? Sa frimousse babillante me poursuivait comme une nécessité. Parfois j’avais même l’impression qu’elle m’aimait plus que son biberon! Bien, très bien, mais enfin ses assiduités TOUT LE TEMPS, c’est beaucoup pour quelqu’un que la solitude n’effraie pas. Je ne doute pas qu’il y ait des athlètes de la petite enfance, des vocations quoi! Mais moi, bien qu’il ne fasse aucun doute que je sois ravi, je n’arrive pas à être ravi tout le temps. Que du bonheur, c’est indécent, ce serait comme manger du caviar nuit et jour, ça n’aurait plus aucun sens. Alors, où trouver un havre de paix? Je me suis souvenu d’un chat qui avait vécu déjà bien des années avec moi lorsqu’un jour je lui ai ramené un chaton. Je me suis très vite rendu compte que c’était loin de n’être que du bonheur pour ce vieux matou qui ne savait plus où se planquer pour échapper à cet élastique poilu qui se faisait une joie de le poursuivre. Tant et si bien qu’il finit par trouver refuge sur une armoire où il passait le plus clair de son temps. Mais je n’allais tout de même pas grimper au sommet d’un placard. Il me restait la salle de bain. Mais on risquait de me suspecter de vouloir faire bande à part. La terrasse devint un lieu privilégié, mais la nuit il y faisait froid. J’ai donc finalement choisi d’affronter mon destin et de retourner à l’intérieur, c’est-à-dire sur ce qui était devenu en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, son territoire. Quand bien même si l’envie me prenait de ressortir lorsqu’elle mettait en action ses cordes vocales spécialement conçues pour torpiller le système nerveux avec une précision chirurgicale.

Oui, les premières semaines j’eus l’impression que tous mes repères étaient battus comme un paquet de cartes. Ce qui me permit de réaliser que j’étais entouré par beaucoup plus de héros que je ne l’avais cru. Devenir parent est un acte héroïque, on l’oublie trop. Il s’agit de mobiliser des forces prodigieuses pour parvenir à faire face aux ébranlements fracassants du petit être qui travaille à croître. Rien dans nos expériences précédentes ne nous prépare à l’apparition d’autant d’ailleurs dans une routine familière. L’ancienne vie s’entrechoque avec la nouvelle qui la fait craquer de toutes parts. J’avais beau tenter de me rassurer et de me convaincre que son arrivée n’y changeait pas grand-chose, que c’était elle qui allait devoir s’intégrer à notre vie d’adulte, je voyais toutes mes bonnes raisons s’effriter au fur et à mesure que je les énumérais. Je ne parvenais pas à me situer, alors que de toute évidence j’avais ma place, qu’elle m’était même attentivement réservée. Il m’aurait été difficile de dire le contraire puisque le soir, en rentrant, je me voyais attendu par une petite fille qui trépignait de joie, une femme qui m’ouvrait les bras, et un chien qui venait me lécher le visage. C’était bien moi qui peinait pas à trouver ma place. Mais pourquoi?

Je suis bien trop proche des événements pour pouvoir déjà tirer des conclusions, mais je peux cependant ébaucher quelques pistes. C’est une lapalissade de dire que du couple à la famille proche en passant par les amis, l’arrivée d’un enfant est un événement qui, bien que tout à fait banal, n’en reste pas moins chaque fois une expérience atomique. Cette épreuve nous remue de fond en comble et nous propulse du nombril à la place de parents, pousse les parents dans le rôle de grands-parents, et reconfigure tous vos liens d’amitié qui se doivent d’intégrer votre nouveau statut - et se montrer compréhensif lorsque vous êtes leurs invités et qu’à neuf heures vous piquez du nez dans votre assiette. Mais me concernant, je me risque à ajouter - dans la mesure où je sais n’être de loin pas le seul - que mon désarroi était aussi dû à une petite régression infantile. Car j’avais l’impression que ce petit truc était non seulement en train de fouler mes platebandes et en plus - Ô horreur - de me piquer ma femme! Auparavant, elle était toute à moi - possessivité primaire. J’étais au centre de ses attentions, ce qui convenait fort bien à l’enfant unique que j’avais été et qui n’avait pas l’habitude de prêter ses jouets. Et là, hop, je venais d’être débouté! Motif: envahisseur complètement dépendant demande asile, soins et protection sans lesquels il ne saurait vivre. Et moi alors dans cette histoire? Mes craintes étaient évidemment inappropriées. Je n’avais pas encore compris que l’enfant faisait naître une mère chez la femme qui a la capacité de s’agrandir, comme son corps. L’enfant ne faisait que prendre sa place d’enfant et sa mère de devenir sa mère, qui n’était pas la mienne et n’en restait néanmoins pas moins ma femme. Mais comme je ne savais pas de quoi cette envahisseuse était capable... Je craignais qu’elle m’exproprie pour s’approprier ma compagne avec l’ambition dévorante de ne l’avoir que pour elle et de m’éliminer. On n’imagine pas la puissance d’un bébé de dix mois qui, sous couvert de fragilité, exerce une absolue domination. Je sentais bien que je n’étais plus prioritaire au rayon des urgences, toi tu te débrouilles, tu vois bien que cette petite à besoin de toute notre attention. Et je le comprenais bien vu qu’elle était également devenue ma priorité. Mais entre la raison raisonnante qui sait bien sagement tout ce qu’elle doit savoir et l’appréhension qui vous tourneboule... Un monde!

Je me serais peut-être économisé le fardeau de tant de craintes si j’avais su faire confiance à la formidable capacité d’adaptation qui est la nôtre. Des forces constructives travaillent à notre insu, et au bout de quelques semaines je devais me rendre à l’évidence: j’avais développé de nouvelles terminaisons affectives qui me permirent de mettre à jour mes repères intérieurs. Je commençais à intégrer mon greffon - ou peut-être était-ce moi le greffon? Je précise que je n’ai jamais rechigné à changer les couches, donner le bain, la nourrir et me lever la nuit, mais je ne crois pas que ces tâches pratiques, et tant favorables à l’image des nouveaux pères dans les magazines pour salles d’attente, ne participent en quoi que ce soit à la construction d’une véritable paternité. C’est de l’intendance bien menée, mais sans plus. Il faudrait voir à ne pas confondre la participation aux tâches domestiques avec la place du père. L’enfant n’a pas besoin d’un homme de ménage - pas plus qu’une femme, ou du moins cette compétence ne me paraît pas être indispensable pour sa construction. Et je n’ai aucune intention de singer la mère pour jouer au papa moderne.

Mais alors, qu’est-ce donc qu’être père? La chose n’est pas encore très claire dans mon esprit. J’ai failli céder à la facilité d’ouvrir un livre sur le sujet, mais fort heureusement pour moi, il était si mal écrit que je l’ai très vite reposé au chapitre de la mante religieuse. Et puis je ne tiens pas tant à avoir des idées sur le sujet. Si j’ai eu l’intuition et le sentiment profond dès les premières secondes où je l’ai vue d’être son père, je sais aussi que ce sera à travers notre quotidien vécu ensemble que je lui ferai sentir qu’elle est ma fille comme elle, en retour, me donnera d’être son père. En attendant, avec une sérénité retrouvée, je m’approche à la lisière de ma nouvelle petite famille. Je viens, je tourne autour, je passe un moment avec elle, puis je repars vaquer à mes petits papiers et autres lectures. Cette position d’observateur bienveillant, ou du moins vigilant, est en accord avec ma manière d’être au monde. C’est ma manière de participer. Et aussi d’apprivoiser cette situation inédite, de tisser des liens avec ma petite visiteuse du soir, d’augmenter la trame de ma vie de sa vie impétueuse. Puis viendront les premiers mots qui tinteront comme de gros écus d’or, et alors c’est elle qui entrera sur mon territoire où je l’accueillerai à bras ouverts. J’ai tant de découvertes à lui faire faire, je l’aiderai à se les approprier, à les aimer, à en faire des alliés, des amis pour bien vivre. J’attends patiemment les premières syllabes comme des pépites se dégageant de la gangue de ses jacasseries, pour me retrouver en terrain connu. Ce matin, elle a prononcé une bilabiale explosive et prometteuse, «PA!», qui a éclaté dans l'air comme une bulle de savon vide. Viendra un jour où elle m'associera à ce «PA» et le remplira de moi. Mais pour l'instant, il me semble que je sois «dida».


Peinture - Picasso, famille d’acrobates avec singe. Les parents ne manquent pas d’être des équilibristes, entre la vie familiale et la vie professionnelle, les impératifs divers et variés et les charrettes d’imprévus.
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11:07 Ecrit par Chroniqueur rudimentaire dans Le royaume familier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note